Salvatore Mundi, Leonardo da Vinci
Le fait de l’existence historique ou non de Jésus m’interpelle depuis longtemps. Quiconque s’intéresse à la philosophie occidentale avec un peu de sérieux, à mon avis, en vient à se poser cette question de son historicité. Notre pensée, nos idées, nos préceptes moraux, notre manière de nous gouverner sont tellement marqués par le christianisme que tout esprit le moindrement curieux doit se demander, un jour ou l’autre, si Jésus, l’homme-Dieu à la base de notre culture théologique, a réellement existé. Pâques me semble la journée tout indiquée pour partager avec vous, chers amis et lecteurs, une lecture absolument passionnante que j’ai faite sur cette question.

Pourquoi s’intéresser à Lui?

Passons outre le fait que j’assume totalement mon héritage catholique et que l’approfondissement de ma foi, fort imparfaite et torturée par ailleurs, soit une question qui toujours me préoccupe. L’intérêt pour Jésus sur lequel j’ai envie de baser cet écrit pascal est purement historique. Quel homme, en effet, a pu ainsi marquer l’histoire de la civilisation occidentale pour qu’on parle encore de lui après plus de 2000 ans, qu’on raconte son histoire, qu’on célèbre ou cite sa parole? Si Jésus a bel et bien existé, que ses pas ont vraiment foulé la Galilée, le jardin des oliviers, que son sang tourné au vinaigre a coulé sur le sol du Golgotha, quel homme immense dût-il être pour que, malgré l’humilité extrême de sa condition de prêcheur errant, ses enseignements teintent aujourd’hui d’une manière ou d’une autre la totalité de nos doctrines modernes alors même lorsqu’on s’évertue à lui nier toute importante, jusqu’à son existence même?

Jésus, donc, me fascine et me passionne.

Bien entendu, deux écoles s’affrontent à son sujet. D’abord les mythistes (Dubourg, Onfray, Wells, Flemming pour ne nommer qu’eux), qui prétendent que Jésus est une créature mythologique dont l’existence n’a aucun fondement historique. Puis les autres, qui sont en quête d’un Jésus historique, croyant à son existence en tant qu’homme.

Ceux qui croient en l’existence historique de Jésus, il faut le dire, n’ont pas tous la foi. On peut tout à fait croire qu’un homme bouleversant, à l’avant-garde, socialement dérangeant du nom de Jésus, né à Nazareth, a existé et marqué l’histoire juive du premier tiers du premier siècle sans admettre que ce dernier soit le fils de Dieu, fruit de l’Immaculée Conception, ait possédé un don de thaumaturge, la capacité de faire des miracles et de ressusciter des morts.

Séparer le terrestre du surnaturel

Il faut donc, lorsqu’on parle de Jésus, séparer correctement ce qui relève du domaine de la foi et ce qui relève du domaine de l’histoire. Il faut surtout ne pas se braquer dans un athéisme primaire et imbu de lui-même, ni se laisser aveugler par une foi totale. L’historien qui souhaite se pencher sur Jésus doit pouvoir se situer au-delà des dogmes, et par le fait même être bien au fait de ses propres croyances afin d’éviter les pièges qu’elles lui tendent.

C’est exactement ce qu’a fait Jean-Christian Petitfils, historien, lorsqu’il a écrit un des livres les plus passionnants sur l’histoire du Christ qu’il m’ait été donné de tenir entre mes mains : Jésus. Croyants ou non, nous partageons, vous et moi, l’héritage culturel du christianisme. Faites-vous donc le cadeau, pour Pâques, de ce livre immense, érudit et magnifiquement écrit qui raconte, de sa naissance à sa mort, à la lumière des nouvelles découvertes archéologiques, historiques, exégétiques, l’histoire du personnage le plus connu de tous, Jésus le Nazoréen.

Petitfils, il faut le dire – et lui-même le dit – a la foi, mais son livre n’est pas celui d’un illuminé. Impossible de se prononcer sur la véracité des nombreux miracles qui sont attribuables à celui qu’on appelle aujourd’hui le Christ. Cela, l’auteur n’a aucun mal à l’admettre. Son approche, celle de la biographie, est la suivante : admettant que Jésus ait bel et bien existé en tant qu’homme, que peut on dire au sujet de sa vie avec les connaissances que nous avons aujourd’hui? Quelle fut sa mort? Pourquoi a-t-il marqué l’histoire? Comment en est il venu à être perçu comme l’incarnation de Dieu sur Terre?

Un livre essentiel qui se dévore

Jésus se lit donc comme une histoire bien écrite. D’émotions en étonnements, le lecteur se délectera de la plume élégante et fluide de Jean-Christian Petitfils, peinera à suspendre sa lecture pour s’occuper des contingences inhérentes à l’existence humaine et se précipitera pour la reprendre à la première occasion.

La vie du Nazoréen telle que racontée par Petitfils a cela d’extraordinaire qu’elle s’inscrit dans un contexte historique, politique, social dont on ignore la plupart du temps les détails significatifs. Une lecture directe des quatre évangiles canoniques laisse à cet égard le curieux sur sa faim, car plusieurs murs se dresseront entre le non-initié et la parole transmise. La chronologie, en effet, diffère d’un évangéliste à l’autre, le contexte n’est évoqué que de manière sibylline, l’accent est davantage mis sur les enseignements du Christ et sur l’aspect surnaturel de son existence. L’auteur de Jésus pallie avec brio à ces obstacles et rend parfaitement intelligible le déroulement de la vie du Fils de l’homme.

Les lieux qu’il a fréquentés sont décrits avec force détails, parfois avec poésie, et situés avec justesse. On s’y croirait. Petitfils n’omet pas non plus de mentionner les événements surnaturels qui sont attribués au Messie à mesure que ceux-ci sont sensés se produire au cours de sa vie. Le livre se mérite donc le titre de lecture absolument obligatoire pour quiconque prépare un voyage en Terre Sainte.

Le mystère pascal

Une des plus grandes qualités du splendide ouvrage de Jean-Christian Petitfils est qu’il se situe en parfait équilibre entre l’histoire et la foi, respectant merveilleusement ces deux aspects essentiels pour comprendre le personnage de Jésus de Nazareth. Cela se ressent particulièrement dans le récit que fait l’auteur du procès, de la condamnation, de la mise à mort et de la résurrection.

Personne, je dis bien personne, aucun homme doté d’une once de sensibilité ne peut rester de glace en lisant la généreuse portion de l’ouvrage consacrée à cet épisode de la vie du Christ. La description de son supplice glace le sang et tirerait des frissons d’effroi et d’horreur au plus froid des blocs de granit, des larmes au plus sec des déserts, de la consternation au plus mort des morts.

On sait donc aujourd’hui, grâce aux recherches, combien de coups de fouet Il a reçu. Dans quelle posture Il se trouvait pour les recevoir. Sa simple survie aux supplices ayant précédé sa crucifixion est, en soi, un miracle.

Quant au mystère de sa résurrection, il est évoqué avec le plus grand des sérieux, avec le plus émouvant des respects, avec tous les égards que l’on doit à l’un des personnages ayant marqué le plus profondément l’humanité.

Nous n’étions pas là

Bien entendu, la question de son existence véritable, en tant qu’homme de chair et d’os, n’est pas définitivement tranchée par Petitfils, même si le postulat inhérent à son livre est celui de sa véracité historique. Nous n’étions pas là à sa naissance, entre -7 et -4 avant notre ère, ni à sa mort 33 ans plus tard. Nous n’avons été témoins de rien. Le temps a soufflé sur les preuves physiques de son existence comme sur un château de sable. Quelques traces restent cependant, au-delà des écrits, laissant sérieusement à penser qu’en ces temps-là, quelque chose d’extrêmement important, de bouleversant est arrivé qui a changé la face du monde. Même si rien ne sera jamais sûr, en aucun temps nous ne devrions nous garder de nous plonger dans une des plus passionnantes histoires humaines, celui d’un humble, d’un petit, d’un simple dont on parle encore aujourd’hui, dont des milliards de personnes se réclament pour éclairer de sa lumière leur passage sur Terre.