enter image description hereJ’ai toujours détesté revenir après un voyage. D’aussi loin que je me souvienne, quels que furent les endroits où j’avais mon port d’attache, mettre fin à l’errance pour rentrer au bercail me pesait. Chape de plomb sur mon âme de voyageur. Je me rappelle avec émotion les retours de ma jeunesse.

Était-ce le béton, l’asphalte, la civilisation qui ainsi me pesaient? Était-ce la chaleur écrasante qui s’installait dans l’habitacle de mon vieux Ford Escort à mesure que la cahoteuse transcanadienne me ramenait à l’Ouest? Était-ce l’horizon qui se rétrécissait, se refermait? Sans doute tout cela, et bien plus encore. Je ne m’y suis jamais fait.

Le voyageur solitaire, celui qui, le soir, se réfugie dans sa cabane rudimentaire ou son alcôve de toile afin d’échapper aux éléments sans s’en couper totalement, devient hypersensible au monde. Le bruit du vent dans les peupliers berce ses nuits. Le chant du merle lui annonce l’approche de l’aurore, celui des goélands l’approche du pêcheur. Le temps qu’il fait devient son ancrage au monde, le havre qui le garde de sombrer dans le gouffre sans fond de l’esprit qui toujours jongle. Son retour parmi les hommes est vécu comme une agression. Tout devient cri, tout apparaît strident.

J’étais jeune. Je le suis encore, mais j’avais, à cette époque, des angles qui aujourd’hui sont disparus, érodés.

Je rentrais en ville par la 40, à défaut de ne pas y rentrer du tout.

J’aime l’autoroute 20, mais seulement vers l’Est après Laurier-Station. Entre Montréal et Québec, l’autoroute 40 m’a toujours semblé plus agréable. Après avoir dépassé les tourbières de Lanoraie et l’ancien poste de péage de Berthierville, on côtoie le grand lac Saint-Pierre. On traverse Trois-Rivières en apercevant subrepticement, l’espace de quelques minutes, le longiligne pont Laviolette, grande échalote vert-de-gris qui enjambe un Saint-Laurent où les marées commencent à peine et où les tons brunâtres font lentement place au bleu profond. Le golfe est un espoir qui fait avancer l’esprit.

On longe la chaîne des Laurentides. On se souvient l’avoir aperçue, loin dans les terres à la hauteur de Saint-Cuthbert, ombre ardoisée au garde-à-vous devant l’horizon. Maintenant, elle se rapproche. Saint-Luc-de-Vincennes. Les collines serrent de plus en plus le fleuve. Les basses-terres, plaines fertiles, se font plus étroites, précieuses. Les gorges de la tumultueuse Jacques-Cartier impressionnent par leur profondeur. Je pense avec envie aux loups qu’on trouve dans la réserve faunique qui, plus au nord, borde ce cours d’eau vigoureux.

Puis, au détour d’une colline, ultime vallon d’une longue série, ondulation terminale du ruban gris de la 40, Québec surgit. Québec, ville fraîche, ville de vent, coeur battant de la patrie, propulse l’artère fluviale vers son estuaire adolescent. Les monts charlevoisiens, toujours bordés de nuages sombres, comme si l’enfer s’y déchaînait, dominent le paysage. En bas, douce et accueillante, l’Île d’Orléans se pare de champs de mille teintes bucoliques. Elle salue les marins qui partent au loin, courageux, remplis de l’esprit d’aventure et d’un peu de mélancolie.

Ce trajet, parcouru d’Ouest en Est, fait palpiter le coeur. D’Est en Ouest, il le serre comme un étau. La remontée des eaux est contre nature. Nous ne sommes pas des saumons. Les vents nous amènent au large, et non au fond. Mais nous, Québécois, préférons couler, sombrer vers l’étuve métropolitaine. Malheureux crabes pris dans un panier que nous sommes! N’avons-nous pas compris que notre salut était en sens inverse?

Voilà peut-être pourquoi je sentais, bien avant de le comprendre, que revenir du large était foncièrement triste.