enter image description here Cette image est une création du bédéiste français Marsault. Il possède tous les droits sur cette dernière.

Dès qu’il est question de groupes dits « d’extrême-droite », l’hystérie s’empare de nous. C’est comme si la raison et la tempérance nous quittaient pour nous transformer en dévots moyennâgeux faisant face à une figure démoniaque. On utilise ce qualificatif pour camoufler, en vérité, une reduction ad Hitlerum contre un groupe politique se posant comme critique du soi-disant « progrès » libéral. L’usage non plus descriptif mais moralement prescriptif de l’expression est désormais profondément ancré dans l’esprit populaire. À sa mention, tous frémissent, s’imaginant l’ombre du Führer poindre sournoisement à l’horizon.

À en croire tous les partis provinciaux aujourd’hui, le libéral-QSiste Vincent Marissal en tête, un événement digne de l’émergence du troisième Reich a eu lieu au Québec le 23 mai dernier. Six membres du groupuscule anti-immigration Atalante Québec ont pénétré, après qu’une employée leur ait ouvert la porte, dans les locaux montréalais du populaire média Vice Québec. Après avoir lancé des tracts dans la pièce, les individus ont entouré un des producteurs de contenu du média « non-traditionnel », auteur d’un papier sur la montée supposée de l’extrême-droite au Québec, pour lui décerner un prix ironique de média poubelle.

Aujourd’hui, le leader du clan – un certain Raphaël Lévesque – a été arrêté et devra comparaître pour intrusion par effraction, intimidation et harcèlement. Je ne suis pas au fait des détails qui permettent d’accuser Lévesque de ces trois méfaits criminels. L’objet de ce papier n’est donc pas de remettre en question le travail des forces de l’ordre, que je suppose justifié. Je crois toutefois qu’il s’agit d’une excellente occasion de discuter de l’épineux sujet de l’extrême-droite au Québec.

Le cas Atalante Québec

D’abord, Atalante Québec est-il un groupe fasciste que l’on doit craindre? De ce qu’on en sait, il s’agit d’un mouvement extrêmement marginal, comptant un très petit nombre de sympathisants actifs. La première fois qu’on a entendu parler d’eux dans les médias traditionnels, il était question d’une marche patriotique organisée par eux à Québec, accompagnée d’une messe célébrée par un prêtre appartenant à la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X (FSSPX), des catholiques traditionalistes militant activement pour le retour au rite romain ancien (utilisation du latin et du décorum liturgique pré-concile de Vatican II, entre autre). L’événement avait rassemblé une poignée de militants – 10 ou 20. Il avait fait, à l’époque, les premières pages des quotidiens québécois. Tremblez citoyens, l’extrême-droite se réveille, le démon sort de l’enfer.

Objectivement, Atalante Québec est un groupuscule ultranationaliste, radicalement opposé à l’immigration, et prônant l’action concrète pour faire valoir son point (manifestations, démonstrations publiques, gestes d’éclat, violence). Leur présence, dans une société où existe un réseau très développé et institutionnellement ancré de gauche radicale dite « antifasciste » ne devrait toutefois étonner personne.

En effet, fréquenter des sites tels que Montreal Counter-Information, c’est voir l’image miroir d’Atalante Québec, son équivalent inverse, mais en plus organisé, plus puissant, plus abondamment financé. Pourquoi ce relatif succès? Parce que l’extrême-gauche antifasciste s’enrobe des idéologies aujourd’hui à la mode et considérées comme vertueuses (ouverture des frontières, antiracisme, progressisme, haine de l’État-nation, réécriture pseudo-marxiste de l’histoire teintée de narcissisme pénitentiel).

Faut-il dénoncer Atalante Québec? S’ils commettent des gestes criminels, on doit les traiter de la même manière que les groupes antifascistes d’extrême-gauche lorsqu’eux-mêmes en commettent. Les médias traditionnels devraient, eux aussi, accorder une couverture des méfaits de l’extrême-gauche proportionnelle à l’intensité de leurs activités par rapport à celles de l’extrême-droite. Si Atalante Québec commet un geste d’éclat par année et qu’on lui accorde plusieurs articles et analyses, il faudrait recenser les « exploits » revendiqués par les anonymes qui écrivent sur Montreal Counter-Information avec autant de zèle.

L’émergence de l’extrême-droite au Québec

On associe en général la droite identitaire radicale au fascisme, au nazisme et à l’holocauste. On devrait alors, logiquement, associer l’extrême-gauche au bolchévisme et aux goulags. Cette dernière association vous semble manquer de nuance? Elle en manque, dans les faits, autant que la première.

Il est naturel qu’existent, dans une société, des courants politiques radicaux, poussant à l’extrême des versions plus tempérées des différentes idéologies qui s’incarnent dans l’arène démocratique. Cela fait partie d’une vie intellectuelle saine. Se désoler de l’existence de radicaux, d’éléments dérangeants de droite comme de gauche, c’est agir en modéré, dans le sens le plus négatif du terme. Dénoncer un radicalisme de manière proportionnellement exagérée par rapport à son opposé, c’est de se constituer en unijambiste ou d’agir, simplement, en partisan. Ne pas s’offusquer avec hystérie qu’une scène politique et idéologique depuis longtemps déséquilibrée montre des signes, même timides, de rééquilibrage, c’est de faire preuve de raison.

Mais pour ce qui est de l’équilibre nous sommes, au Québec, encore loin de la coupe aux lèvres. La droite politique reste anémique et se résume, essentiellement, à une version provinciale et édulcorée des conceptions économiques propres au conservatisme ouest-canadien. Quand on s’imagine que François Legault est la version québécoise du « démoniaque » populisme européen lorsqu’il parle de réduire temporairement l’immigration de 20%, c’est qu’on est politiquement encore extrêmement névrosés et déconnectés de la réalité. Pour la droite québécoise, tout reste encore à bâtir. D’ici là, ne nous étonnons pas que des mouvements marginaux apparaissent.