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Ignacio Ramonet, ancien directeur de la rédaction du journal Le Monde Diplomatique, désignait les médias comme constituant un quatrième pouvoir à la suite des trois pouvoirs classiques identifiés par Montesquieu : l’exécutif, le législatif et le judiciaire. Le rôle des médias serait celui d’agir comme un contre-pouvoir face aux trois pouvoirs classiques constituant l’État. Des médias libres deviendraient, en ce sens, la clé de voûte responsable de l’équilibre nécessaire au maintient des démocraties libérales modernes. La diffusion du débat des chefs de jeudi dernier m’amène à pousser un peu ma réflexion à ce sujet.

Tous les commentateurs politiques ont publié ou énoncé quelque chose au sujet du débat des chefs. Je l’ai moi-même fait sur ma page Facebook, en prédisant qu’on sacrerait Manon Massé grande gagnante de l’exercice. Force est d’admettre que mes dons de voyant n’étaient pas au rendez-vous ce jour-là, puisque c’est Lisée qui, apparemment, a fait l’unanimité. Il était sûr de lui, en confiance, vif d’esprit, en contrôle de ses dossiers, sympathique. Couillard quant à lui avait, ai-je entendu, un veston trop bleu, Legault une attitude trop terne et blasée, Massé pas assez d’envergure et de maîtrise.

Soit.

L’Ontario s’est aussi largement démarqué du lot, s’imposant comme un étalon contre lequel notre respectabilité devrait absolument se mesurer à tous les niveaux.

C’est malgré tout madame Raymonde Chagnon, citoyenne sollicitée pour poser une question aux chefs, qui remporte la palme de la sagesse populaire. À Patrice Roy qui lui demandait si les réponses des quatre chefs à sa question sur les CHSLD l’avaient éclairée, elle répondit avec une honnêteté fabuleuse en faisant une moue un peu dégoûtée : « pas tellement ».

Le débat des chefs aide-t-il les citoyens?

Pas tellement, en effet, madame Chagnon. Pourtant, il s’agit, en apparence du moins, d’une extraordinaire contribution du quatrième pouvoir à la vie démocratique de la société. Grâce aux médias, les citoyens du Québec ont théoriquement la possibilité de juger du programme et du style des représentants des principaux partis politiques. Ils peuvent donc, à l’issue de l’exercice, effectuer un choix qui serait mieux informé.

Pourquoi alors, de l’avis des gens qui ne sont pas spécialistes et passionnés de politique, le débat est-il si peu éclairant? Pourquoi, au lendemain de l’exercice, d’honnêtes citoyens travailleurs de tous les horizons intellectuels me témoignaient leur lassitude face à ce qui, pourtant, devrait les stimuler?

Je pose l’hypothèse que c’est parce que le quatrième pouvoir, dans le monde hyperlibéral dans lequel nous vivons, n’est pas du tout libre. Il est le grand théâtre dans lequel se chorégraphie un simulacre démocratique sensé duper les accrocs au spectacle et au festivisme que nous sommes.

D’ailleurs, il convient de dire les choses clairement. Libéralisme n’est pas synonyme de liberté. Il n’est pas le rempart ultime contre la tyrannie, pas plus d’ailleurs que l’appareil judiciaire n’empêche l’application arbitraire du pouvoir ni que le capitalisme mondialisé représente un chemin vers le grand apaisement universel.

Non. L’appropriation par les médias du débat politique depuis le premier débat télévisé de 1960 opposant Nixon à Kennedy consacre plutôt de plus en plus la dépolitisation de la société, la dépossession des citoyens du pouvoir politique et la consécration de l’impuissance des peuples que je constate jour après jour dans mes humbles observations de simple citoyen du Québec. À noter que Nixon avait, de l’avis des papoteurs officiels, perdu le débat parce qu’il était mal rasé. À vous de juger de la pertinence de l’exercice.

Revenons à nos moutons et au moment présent.

L’exemple du dernier débat des chefs est criant en ce qui a trait à l’influence du quatrième pouvoir sur la société.

Les chefs de parti ne parlent maintenant plus jamais au populo que de manière totalement formatée, aseptisée par des spécialistes en communication soucieux de dépolitiser la discussion collective, occupés qu’ils sont à croire qu’il faut tenter de ne trop déplaire à personne pour marquer des points, de plaire un peu à tout le monde. Occupés qu’ils sont, finalement, à tout rendre d’une fadeur désolante et à consacrer le triomphe de l’impolitique.

Les chefs échangent entre eux, tentent vainement de se convaincre les uns les autres dans un exercice sans issue.

Le peuple est las et se sent non seulement peu éclairé, mais dépossédé et impuissant.

Impuissant, oui, face à l’efficacité ou non des lames de rasoir de Jean-François Lisée au matin du débat, à l’esthétisme du collier choisi par Manon Massé, de la teinte qu’aura le veston de Philippe Couillard, de la coiffure de François Legault. Puisque c’est cela qui importe, puisque les questions importantes sont évacuées au profit d’élucubrations statistiques, de propositions programmatiques gestionnaires plus esthétiques que fondamentales.

2H15 plus tard, êtes-vous éclairée, madame Chagnon?

« Pas tellement. »

Les médias ont fait leur oeuvre. Ils ont, en effet, exercé un puissant pouvoir. Non pas un pouvoir qui contribuait au mieux vivre général, mais un pouvoir puissamment idéologique qui enfonçait encore un peu plus dans la gorge des citoyens une des prémisses de l’hyperlibéralisme : le politique est inutile, déconnecté, vecteur de chicanes stériles.

Il a déconnecté encore un peu plus les gens du politique. Petit à petit.

Mieux vaut écouter, finalement, des reprises de Symphorien.

Fondamentalement néfastes, les médias?

Pas du tout. Fondamentalement puissants, seulement. Ils sont un pouvoir, mais qui ne garanti rien du tout à qui que ce soit, mis à part la certitude qu’une force autre que celles exécutive, législative ou judiciaire sera appliquée sur le collectif.

Les grands médias qui organisent le débat des chefs font du prosélytisme idéologique par la mise en scène dont ils entourent l’exercice politique. Ils le formatent, le musellent, le nivellent. Gagnent ceux qui ont bien intégré les codes qu’il faut maîtriser, ceux qui ne commettent aucune imprudence ou ceux qui sont assez habiles pour passer leurs messages autrement, avec subtilité, sans sortir du cadre.

Des médias alternatifs sérieux existent, qui exercent un véritable contre-pouvoir non pas contre un État qui serait vil et dangereux mais contre une domination idéologique d’autant plus pernicieuse qu’elle devient chaque jour un peu plus impossible à remettre en question. Ils ne jouent pas la carte hypocrite de la neutralité ni ne font partie de ce florilège de charlatans qui utilisent la facilité du complotisme ésotérique pour passer leurs messages. Rien ne les aide que le vif esprit de leurs instigateurs et la générosité de quelques âmes éclairées.

Ils acceptent de remettre le politique à l’ordre du jour, en acceptant le rôle essentiel du conflit et de l’existence d’un Autre dans la constitution d’une société en santé. Ils ne promettent pas une paix universelle par l’induction d’un profond coma citoyen.

Un second débat, celui du groupe TVA, se tiendra cette semaine. Je vous invite à l’écouter, comme moi, avec le regard non pas du citoyen cherchant des réponses politiques où elles ne se trouvent pas, mais avec celui que je propose dans ce petit papier analytique. Voyez comme on encourage les acteurs politiques à se parler entre eux, dans le plus parfait hermétisme, quelle que soit leur orientation, et à ne jamais vraiment s’adresser au collectif dont ils devraient pourtant chercher à représenter les intérêts les plus élevés.