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J’écoutais il y a deux jours l’intervention quotidienne de Luc Lavoie à l’émission de Bernard Drainville au sujet de la résistance qu’ont les Québécois régionaux face à la nouvelle loi sur l’immatriculation des armes à feu. J’avoue avoir été au départ surpris par cette résistance. Serions-nous si américanisés, si vidés de notre spécificité culturelle pour être devenus perméables à la propagande de la National Firearms Association, antenne canadienne de la National Rifle Association américaine qui milite contre toute restriction visant les armes à feu? L’attachement à une politique très libérale quant au port d’armes se défend culturellement aux États-Unis. Mais au Québec, la culture du droit au gros gun semble descendre tout droit d’une soucoupe volante. Puis, j’ai compris. J’ai compris que j’étais en train de me faire passer un sapin par Luc Lavoie, fier fédéraliste hyperlibéral.

Je suis – je m’en confesse – tombé, l’espace de quelques instants, dans le piège que nous tendent constamment les faiseurs d’opinion. J’ai cru son analyse valable et me suis avoué intérieurement être bien déçu de cette résistance injustifiable et très peu québécoise envers un simple processus d’enregistrement des armes à feu en ligne.

Erreur. Comme un optométriste un peu charlatan tentant de faire quelques piastres avec du vieux stock, le commentateur essayait de me vendre une paire de lunettes mal adaptée à ma vue. Lavoie soutenait en effet que la résistance des Québécois régionaux tenait à un désir de ceux-ci de se libérer du joug oppressant de l’État, à une pulsion hyperlibérale cherchant à limiter la tyrannie du gouvernement sur les droits individuels.

À force d’être galvaudée par les colonisés canadians, cette idéologie démagogique ayant comme noyau le dénigrement de nos institutions publiques et la colère du « payeur de taxe » fait son chemin dans l’opinion publique. Elle n’a toutefois aucune assise culturelle solide au sein de la société québécoise, habituée à évoluer dans un écosystème politique et social peuplé d’institutions fortes et structurantes.

On interprète souvent à tort la révolution tranquille comme une libération du peuple québécois du joug étouffant du clergé. Or, le choix qui a été fait par le peuple d’ici lorsque Lesage a été porté démocratiquement au pouvoir n’était pas celui de l’hyperlibéralisme, mais d’une sécularisation des institutions. Jamais, même lors de la tabula rasa de 1960, le Québec des profondeurs n’a connu cette pulsion de l’individualisme, ce désir de sacralisation du droit individuel typique du libéralisme anglo-protestant.

Notre lutte n’a jamais historiquement été celle-là, celle de nous libérer du gouvernement. Elle est celle d’un peuple qui cherche à empoigner son destin, qui se méfie non pas de l’État en tant que tel, mais de l’élite colonisée qui le parasite presque continuellement – gauche métropolitaine braillarde, repentante et citoyenne du monde vivant en territoires mohawk non-cédé ou droite anglicisée (dans la tête comme dans la langue) amoureuse de la mobilité des marchandises et de la main-d’oeuvre.

Il y a, au Québec, sinon un désir historique d’institutions politiques fortes, du moins une facilité naturelle à s’en accommoder et à voir le bien que celles-ci nous apportent lorsque c’est l’authentique peuple d’ici qui les contrôle. C’est ce que Pierre Elliott Trudeau appelait, dans son « Manifeste démocratique » publié dans Cité Libre en octobre 1958, « l’immoralisme électoral et civique des Canadiens français, leur penchant pour l’autoritarisme. » C’est ce que les hyperlibéraux appellent aujourd’hui le crypto-fascisme des nationalistes québécois.

Ça n’est pas contre l’État qu’en ont les Québécois régionaux lorsqu’ils expriment très majoritairement leur réticence face à la nouvelle loi sur l’immatriculation des armes à feu. C’est contre, encore une fois, la confiscation des institutions publiques par une espèce politique indésirable de plus en plus dominante en Occident, ayant le haut du pavé dans les université et dans les médias traditionnels en provenance des Global cities, et j’ai nommé l’élite libérale dénationalisante.

Pas le 1%. Pas les méchants riches. Non. L’élite composée de cette alliance funeste entre ce que la gauche a de plus moralisateur et ce que la droite a de plus déraciné.

Les Québécois ne sont pas anti-État, ni pro-armes façon NRA/NFA. Ils sont simplement viscéralement allergiques à la pénétration, par le truchement de cette élite influente et colonisée, des idéologies anglo-protestantes à la mode qui n’ont rien à voir avec nos sensibilités collectives, avec la défense de nos intérêts nationaux. Tout ce qui dégage un tant soit peu cette funeste odeur leur pue au nez.

Et il se trouve des dizaines de Luc Lavoie pour leur faire croire que leur méfiance relève d’une honte justifiée face à leurs institutions publiques à tendance tyrannique. Et des dizaines, voire des centaines de progressistes radio-canadiens pour les décrire comme de sombres réactionnaires américanisés qui n’ont pas compris le sens naturel du progrès.

Pour comprendre le phénomène, en fait, tout ce qu’il faut, c’est changer de paire de lunettes. Laisser la droite néolibérale et la gauche libertaire de la zone Bixi déblatérer leurs discours et analyses obsolètes. Et comprendre que la vraie question qui se pose pour nous, cette année, c’est celle de la résistance du peuple contre les forces qui cherchent à le dissoudre.