Équipe économique de rêve, Métropolitique

Le phénomène nommé « race to the bottom » est au départ un concept utilisé en socioéconomie pour désigner une dérèglementation des marchés dans certains pays qui nourrissent l’espoir d’attirer l’investissement privé. Cette dérèglementation est considéré comme un résultat fâcheux de la mondialisation. Je me permettrai, pour le bien de ce billet, d’élargir la définition du phénomène au-delà de l’économie. Considérons donc la « race to the bottom » comme consistant simplement en l’abaissement irrésistible et involontaire d’une norme de qualité suite à la mise en place d’une politique. On se rend compte du phénomène a posteriori et il semble difficile de l’arrêter, car il est souvent la conséquence accidentelle d’une idée plus grande que lui. Un bon exemple de ce phénomène, souvent cité par les chercheurs en science politique, est celui engendré par l’uniformisation des politiques dans l’Union Européenne, et plus précisément le cas spécifique du Cassis de Dijon, un spiritueux français. Observerions-nous le même genre de phénomène en politique québécoise?

Le Cassis de Couillard

Le Cassis de Couillard n’est certainement pas aussi délectable que le Cassis de Dijon, mais il n’en reste pas moins que ces deux cas partagent quelque chose de fascinant : illustrer le phénomène de race to the bottom engendré par l’application d’une idée politique. Le cas du Cassis de Dijon illustre l’abaissement des normes des états membres de l’Union Européenne résultant du libre marché qui y est en vigueur. Ce litige qui opposait l’Allemagne, pour qui une boisson doit avoir un taux d’alcool d’au moins 25% pour être considéré comme liqueur, à l’exportateur du Cassis de Dijon (20% d’alcool) qui désirait vendre ce produit en Allemagne comme en France, c’est-à-dire en tant que liqueur, a donné naissance à une décision de la Cour de Justice Européenne qui, grosso modo, s’interprète comme suit : les états doivent emboîter le pas du pays avec le plus bas standard dans l’Union Européenne lorsque des divergences entre ces standards sont en conflit et font obstacle au commerce.

Quel rapport avec le gouvernement Couillard-Coiteux, me direz-vous? J’y viens, patience. Depuis son triomphe d’avril 2014, le gouvernement Couillard-Coiteux ne ménage aucune énergie dans sa course frénétique au déficit zéro. Il voit-là un prétexte extraordinaire pour affaiblir les institutions publiques québécoises et, du même coup, favoriser l’effondrement du nationalisme. Loin de rendre plus performantes ces institutions, il ne fait que les amputer de leurs moyens financiers sans proposer quelque amélioration que ce soit outre que de les rendre moins coûteuses. Ainsi, sans plus de question, le système d’éducation se retrouve sans dessus dessous : les bâtiments sont en piteux état, les professeurs et autres professionnels du milieu sont au bout du rouleau, les élèves en souffrent. Des manifestations sont organisées pour protester. L’opinion publique se polarise. Les anti-syndicalistes radicaux se font aller la démagogie, les syndicalistes s’injectent d’indignation. La spirale s’auto-alimente. Cela finira sans doute par une loi spéciale, une offre patronale décevante et aucun problème de fond réglé dans le domaine de l’éducation.

Dans la course vers le fond, le duo Couillard-Coiteux excelle particulièrement et ce dans plusieurs domaines. Le domaine de la gestion économique (et non pas simplement comptable) est un excellent exemple de race to the bottom. Je m’explique. Toute critique de l’idéal comptable qu’est le déficit zéro est considérée d’emblée avec scepticisme. Qui, en effet, peut raisonnablement s’opposer au fait de limiter l’endettement de son gouvernement? En soi, l’objectif parait indiscutable de sagesse et de raison. Cette carte est abondamment jouée par notre duo de gestionnaires. La dette publique est un épouvantail qu’il est extrêmement efficace de brandir pour faire peur aux gens et les plonger dans un sentiment d’urgence. Le phénomène de la dette publique est par contre très différent de celui de la dette de carte de crédit auquel on pense d’abord, et le déficit zéro n’est pas nécessairement la seule voie à suivre pour les gouvernements. Il peut être légitime de s’endetter comme il peut aussi être légitime de viser l’équilibre budgétaire. La réalité est complexe et le contexte détermine le chemin à suivre. Mais cet équilibre budgétaire doit-il devenir une fin en soi? Là se trouve le problème de notre gouvernement actuel. Ses décisions montrent que le déficit zéro est pour lui un impératif. L’impératif n’est pas d’améliorer l’efficacité des institutions publiques et de les rendre meilleures. Peu importent ces institutions publiques, la qualité des services offerts, leur état et le désir qu’ont les employés d’y oeuvrer : on veut baisser leur coût.

D’interminables débats peuvent être tenus pour déterminer si oui ou non la situation budgétaire du Québec justifie vraiment l’impératif « déficit zéro » qu’impose le gouvernement actuel et il sera difficile de trancher. Là où le bât blesse par contre, et de cela, peu de gens débattent : l’équilibre budgétaire d’accord, mais encore? Que nous propose-t-on au-delà des colonnes de chiffres? Quel sont les but et objectifs d’un gouvernement? Assurer un filet social décent pour sa population. Favoriser l’émancipation de ses citoyens au niveau économique, culturel, international, offrir une société où les possibilités sont grandes. Quels sont les objectifs de nos deux bonzes de la comptabilité étatique? Quelle vision ont-ils des objectifs qu’un gouvernement doit avoir? Bien malin celui ou celle qui offrira une réponse à ce sujet. Voilà où j’établis un lien avec le phénomène de race to the bottom. Les politiques de Couillard-Coiteux sont des politiques de la médiocrité et de l’effacement du Québec dans une fédération canadienne qui nous a, à leurs yeux, beaucoup trop accordé d’autonomie par le passé. Pour ces politiciens, le nationalisme québécois est clairement l’ennemi à abattre. L’urgence d’atteindre le déficit zéro est un excellent prétexte pour abîmer nos institutions publiques en les plaçant dans d’intenables situations budgétaires. On les rend alors encore plus claudiquantes et conséquemment moins désirables et appréciables aux yeux des québécois qui continuent toutefois de les financer. La colère et l’insatisfaction augmente et on finit par se dire que « tant qu’à payer pour du bas de gamme, aussi bien ne pas payer du tout ». La tentation de faire table rase sera grande. Tout cela est une prophétie autoréalisatrice extraordinaire permettant la mise de l’avant d’un agenda dénationalisant.

Voyons David, es-tu rendu adepte de la théorie du complot et t’opposes-tu à une saine gestion des finances publiques?

Évidemment pas. Je crois par contre qu’une institution publique n’est pas condamnée à mal fonctionner. Offrir des systèmes de santé et d’éducation publics est certes un choix, et on doit être prêt à admettre que les bénéfices de rendre publics et universels de tels services ne seront ni directs, ni exclusivement financiers. Vouloir les améliorer et les rendre plus efficaces ne me pose aucun problème, mais on doit accepter tôt ou tard qu’un coût leur est relié. Si on décide collectivement qu’on refuse de défrayer ce coût parce qu’il est trop élevé et qu’on considère qu’une institution publique est vouée à l’inefficacité, soit. C’est d’ailleurs ce que semble croire le duo Couillard-Coiteux si on en croit l’utilisation qu’ils projettent de faire des surplus qui seront dégagés : baisses d’impôts, baisses de taxes.

Un joli cadeau, mais un cadeau sans aucune vision, vide de tout projet national. Nul ne s’en étonnera, connaissant la hantise désormais maladive du Parti Libéral du Québec pour toute forme d’émancipation de la population qui lui donne les clés du pouvoir. Ainsi, au nom de la protection d’un « idéal fédéral » qui, rappelons-le, se base théoriquement sur un respect des peuples fondateurs du Canada, respect qui passe par l’allocation d’une autonomie permettant le développement de ces deux peuples côte à côte, on tentera de rendre le Québec d’abord honteux de ses aspirations passées, puis résigné à ne plus en avoir dans l’avenir. Beau fédéralisme, les amis. George-Étienne Cartier et John A. MacDonald doivent se retourner dans leur tombe en voyant ce qui est fait au nom de la robustesse de l’état canadien.

Le fédéralisme canadien serait-il en train de donner naissance en une race to the bottom de la politique québécoise? J’en ai bien peur.