Retour sur les élections fédérales

Voilà qui est fait. La fédération canadienne s’est dotée lundi d’un nouveau gouvernement. Les résultats de l’élection générale du 21 octobre 2019 appellent un certain nombre d’observations. On remarque en effet beaucoup de mouvement, malgré l’apparente continuité dans le résultat (le PLC reste au pouvoir, même minoritaire, et le PCC demeure opposition officielle). Certains faits très canadiens se révèlent aussi de plus en plus clairement aux yeux des observateurs et des citoyens. Analyse de l’état des lieux.

Une double fracture

La première observation qui me vient en tête concerne les lignes de fractures qui, bien qu’ayant toujours été présentes, prennent aujourd’hui une ampleur remarquable au Canada. On en observe deux qui, à l’échelle canadienne, interagissent dynamiquement entre elles et structurent les comportements électoraux.

Wexit et Québexit

D’abord celle entre deux nationalismes, celui de l’Ouest et celui du Québec.

En termes électoraux, cela se traduit par une domination du Parti Conservateur du Canada dans l’Ouest, et par le balayage, au Québec, d’un Bloc Québécois propulsé par son amitié circonstancielle avec la CAQ.

En termes sociologiques, les deux nationalismes ont toutefois peu à voir. Celui de l’Ouest a comme moteur des revendications plus économiques que culturelles (colère face à la péréquation, désir de s’enrichir avec une exploitation pétrolière sans contrainte, libertarianisme à l’américaine). Celui du Québec est davantage culturel, social et identitaire. Il s’appuie sur la différence fondamentale entre l’âme du peuple québécois et celle du reste du Canada et de l’Amérique du Nord.

Cette différence profonde, presque ontologique, bien qu’on la réduise généralement au simple fait que le Québec parle français plutôt qu’anglais, prend racine dans une conception originale du politique et de la société nourrie de culture française et de siècles de catholicisme pré-Vatican II. Cette conception se trouve en de nombreux points aux antipodes de celle, hégémonique aujourd’hui au sein de l’élite Occidentale, des white anglo-saxon protestants. Notre vision de la liberté, du droit, du devoir citoyen, de l’espace public, de la culture, de la place de l’individu dans le collectif est en effet radicalement différente de celle qui domine aujourd’hui.

Elle permet notamment l’adoption d’une loi comme celle sur la laïcité (loi 21), comme celle sur la langue (loi dite 101). Elle rend repoussantes les prémisses du multiculturalisme, de l’idéologie diversitaire et intersectionnelle (amour immodéré des minorités, racialisation des rapports sociaux, valorisation des victimes, haine des héros et des pères, désir de revisiter l’histoire de manière militante, tendance au déconstructivisme). Elle rend naturellement méfiants quant aux nouvelles modes idéologiques dites « progressistes ».

C’est cette différence, incomprise par plusieurs, qui a poussé Pierre Elliot Trudeau à déclarer le Québec démocratiquement taré dans un papier à la fin des années 1950, qui pousse nombre de canadiens anglais au Québec bashing et beaucoup de l’élite bien-pensante québécoise au mépris des leurs et des choix politiques de leur propre peuple.

Centres et périphérie

Un autre ligne de fracture, plus contemporaine celle-ci, consiste en celle qui sépare « les centres » de la « périphérie ». Cette fracture, qui n’est pas typiquement canadienne, s’observe partout en Occident.

Ainsi, on observe trois « centres » canadiens (Toronto, Montréal, Vancouver/CB) farouchement vendus au progressisme libéral incarné par le NPD et par le PLC mouture Trudeau, qui s’inscrivent en faux des deux nationalismes précédemment évoqués dans ce texte.

Cette fracture, du point de vue des conceptions politiques, est extrêmement révélatrice de la dynamique politique à l’origine de la montée des populismes en Occident [NDLR : le populisme n’est pas considéré sur ce site comme une tare à éradiquer].

On y voit l’opposition entre les enracinés et les cosmopolites, entre les illibéraux et les libéraux. Les uns, progressistes, urbains, convaincus de leur supériorité morale et intellectuelle, se font un devoir de transformer la joute politique en une guerre juste contre les ennemis du Bien que représentent pour eux les autres, enracinés, illibéraux, nationalistes.

Les grands médias étant tous regroupés dans les centres urbains, les enracinés, les nationalistes, les illibéraux se font systématiquement et quotidiennement renvoyer une image négative, voire méprisante d’eux-mêmes par l’élite urbaine détentrice du pouvoir médiatique, et conséquemment capable de diffuser son idée du Bien, du Beau et du Juste jusque dans les coins les plus reculés du territoire.

Au Québec, cette fracture prend la forme du séparatisme politique montréalais. Ce séparatisme politique prend racine dans l’appui historique et quasi soviétique du PLC par les anglophones et les immigrants, habitués à s’inscrire radicalement en faux de leur société d’accueil, et est propulsé aujourd’hui par une sympathie grandissante des autres envers les « rouge-orange », par souci d’esthétisme progressiste.

Cela s’observe aussi bien aux scrutins fédéraux que provinciaux.

Quelques enclaves libérales existent aussi en Outaouais autour d’Ottawa, région fortement peuplée de fonctionnaires fédéraux, ainsi que dans les cantons de l’Est, où existent des poches anglophones historiques.

Un clivage Québec ville/Québec province?

On pourrait parler aussi d’un certain clivage entre le Québec comme totalité et les régions de Québec et de la Beauce, ces dernières semblant préférer, au fédéral, le conservatisme sauce Ouest canadien aux autres options politiques en présence.

J’explique cette enclave bleu foncé (PCC) dans une mer bleu pâle (BQ) non pas par une réelle adhésion de Québec au conservatisme de l’Ouest, mais plutôt par une méfiance viscérale des citoyens de ce coin de pays envers l’unanimisme progressiste qui a balayé le Québec entre 1960 et 2008. Le coeur de Québec et de la Beauce m’a toujours semblé bleu, aussi bleu que celui du reste du Québec. La présence dans cet écosystème médiatique de radios d’opinion s’inscrivant radicalement en faux de l’unanimisme libéral-progressiste, appelées avec mépris par les métropolitains « radios poubelles », a permis de développer et d’entretenir chez la population un volume critique de gens dont la principale motivation politique est d’encourager la pluralité idéologique au Québec et de lutter contre la rectitude politique et le progressisme montréalo-centré.

La manière naturelle de le faire, considérant que le paysage partisan des décennies 1960-70-80-90-2000 n’a pas offert d’option de droite conservatrice aux électeurs, est d’appuyer, au fédéral, la seule droite historique et susceptible de prendre le pouvoir, soit le Parti Conservateur. Le Bloc, aussi nationaliste/CAQuiste soit-il aujourd’hui, a trop été associé au progressisme depuis sa fondation pour être considéré comme sincère dans ses prétentions.

J’explique la réticence de Québec face au souverainisme de la même manière : l’association de l’indépendantisme des années 70-80-90 et du PQ à la sociale-démocratie et au « progressisme » transforme le tout en repoussoir pour les électeurs de Québec.

Le fond de la région est néanmoins bleu. Cela s’observe au provincial, le clivage entre le duo Québec/Beauce et le reste du Québec étant, depuis l’élection des nationalistes de la CAQ à l’automne 2018, inexistant. Québec et le Québec seraient donc, en fait, relativement au même diapason. Ne reste donc, à l’échelle de la politique provinciale, que la fracture entre les séparatistes politiques montréalais et le reste du Québec, cette dernière étant l’expression du fossé se creusant entre les centres et les périphéries théorisé par le géographe français Christophe Guilluy.

Le rejet de Bernier

Dans un autre registre, ils étaient aussi nombreux, au lendemain du scrutin, à se réjouir, toute allégeance politique confondue, de la défaite monumentale de Maxime Bernier dans son propre comté ainsi qu’à l’échelle canadienne. Commentateurs et analystes cachent mal leur joie en déclarant qu’un tel résultat montrerait supposément hors de tout doute que la société canadienne serait imperméable aux « dérives populistes ».

Cette analyse me semble bien courte, teintée d’ignorance politique. Je m’explique.

Le populisme à la sauce Maxime Bernier ne pouvait simplement pas lever à cause de plusieurs erreurs de lectures de la réalité politique canadienne faiter par Bernier et son équipe.

La première : le Parti Populaire du Canada prend le Canada comme un tout. Il joue la carte d’un nationalisme canadien. Or, le Canada est un État historiquement binational et, depuis l’adoption de la Charte de 1982 et du multiculturalisme comme doctrine d’État, il se transforme de plus en plus en État post-national. L’idée d’importer ici un patriotisme à l’américaine relève de la naïveté et de l’esprit du colonisé. Cela n’aurait probablement que peu fonctionné avant 1982. Cela n’a désormais plus aucune chance de fonctionner.

L’adhésion au nationalisme « post-national » du Canada, à cette identité canadienne trudeauesque basée sur l’idée d’une « grande mosaïque diversitaire et progressiste » trouve écho dans les grands centres urbains et au sein de l’élite cosmopolite, viscéralement allergique à tout populisme autre que celui de type Mélenchon/Sanders/Tsipras, le « populisme de gauche » tel que théorisé par Chantal Mouffe.

La seconde : le PPC a sous-estimé la différence de nature entre le nationalisme québécois et le nationalisme de l’Ouest. Chercher à fédérer par la droite les nationalistes du Québec et de l’Ouest, c’est oublier le fait que ces deux nationalismes n’ont que très peu à voir entre eux. Si l’opposition radicale au multiculturalisme et à la submersion migratoire est une voie porteuse au Québec, le libertarianisme n’y a que peu très peu de traction. Il ne s’inscrit aucunement dans les gènes politiques québécois.

La troisième : il est trop tôt. Si les mouvements populistes trouvent écho aux États-Unis et en Europe, c’est parce que ces régions du monde sont aux prises avec des périls beaucoup plus prononcés qu’ici causés par le mondialisme libéral. Délocalisation et vagues migratoires incontrôlées, perte de certains territoires au main de communautés immigrantes hostiles en France, Belgique, Allemagne… Pauvreté et chômage dans les villes industrielles américaines, immigration illégale venant du Mexique, d’Amérique centrale et du Sud aux États-Unis… Le Canada n’y échappera pas, le Québec non plus, mais la configuration de notre économie de même que notre isolement géographique font en sorte que ces phénomènes nous atteignent à retardement.

Le seul terreau véritablement fertile pour un certain populisme, de type national-populiste, se trouve au Québec, où l’immigration fait particulièrement mal, parce qu’elle participe à l’anglicisation d’un Montréal de plus en plus en sécession mentale d’avec le reste du territoire. La fragilité culturelle québécoise, l’unicité de ses conceptions politiques et sociales par rapport au reste du Canada et à celles prônées par les élites urbaines, le mépris des régions par cette élite et la possibilité, pour notre gouvernement national, de faire casser ses lois et restreindre ses décisions politiques par un État fédéral armé d’une Charte, d’une cour suprême et du pouvoir régalien en plus d’avoir de son côté le monopole du Bien, du Beau et du Juste dans l’espace médiatique rend possible, voire souhaitable, l’avènement éventuel de ce populisme.

Maxime Bernier, lui, en bon Canadien, n’avait rien à faire de ce populisme-là. Le sien, car il existe une multitude de saveurs populistes possibles, était une aberration politique qui ne tenait pas compte de la réalité canadienne, ou plutôt DES réalités canadiennes. Erreur stratégique.

La quatrième et dernière erreur : Bernier et son équipe ont fait preuve d’une mauvaise compréhension de la nature du populisme. On ne leur en voudra pas, puisque la quasi totalité des analystes et commentateurs politiques occidentaux s’en font une idée inexacte, incomplète, mauvaise et teintée d’un biais négatif très prononcé.

Or, le populisme, par nature, compte deux composantes essentielles.

La première est discursive. Pas de langue de bois. On rejette les préceptes stérilisants émanant des spécialistes en communication de tout acabit. Le populiste cherche à renouer avec la part conflictuelle essentielle au politique, et cela passe par le fait de s’exprimer sans fard et, surtout, sans chercher le consensus par la mollesse et le vide discursif. C’est la composante du populisme la mieux saisie. Elle est évidente parce qu’elle est souvent tonitruante. Les populistes n’ont pas peur de choquer et n’ont rien à faire de la rectitude politique. Cela dérange l’élite, qui hurle au retour des « discours divisifs » et au supposé recul de la raison au profit d’une dangereuse passion. Bernier avait compris cela. Pas de langue de bois. Mais il ne suffit pas de parler crument et sans fard pour être populiste.

La seconde composante essentielle est le dépassement du clivage gauche/droite. Penser en populiste, c’est cesser de réfléchir en terme de « progressistes » et de « conservateurs », et lire le monde selon une grille d’analyse plus actuelle, où une élite mondialiste/libérale/cosmopolite s’oppose, au nom d’une prétendue supériorité morale et intellectuelle, au peuple des profondeurs, celui des enracinés, des régionaux, des gens ordinaires – classe moyenne, ouvriers, cols bleus. Le populiste pense en terme d’élite versus le peuple, et prend le parti du peuple contre cette élite, qui n’est pas qu’économique, et qui nie ou tente d’étouffer l’existence de ce peuple et son droit légitime à prendre des décisions politique. Bernier, lui, m’a semblé ne pas s’être débarrassé de son identification à la droite, et s’est posé davantage comme un « anti-gauchiste » à tendance libertarienne que comme un populiste pur jus. Sa critique osée de l’immigration massive était flamboyante, mais on ne prend pas le parti du peuple en cherchant aussi à réduire comme peau de chagrin le rôle de l’État dans la protection des intérêts de la nation et en le soumettant à la tyrannie du tout au commerce. Il n’était pas, en ce sens, un populiste sérieux.

Dire que ses piètres résultats électoraux sont une preuve du rejet du populisme par la population, qui préférerait l’extrême centrisme politique supposément raisonnable et moralement supérieur à l’inquiétante « dérive » qu’on observe en Europe et aux États-Unis, relève davantage de la grandiloquence intéressée que de l’analyse sérieuse.