Esperanto, le libéralisme fait parole

Je suis allergique à la gauche bien-pensante qui s’exprime partout, sans arrêt, qui défend continuellement les plus insignifiantes positions consensuelles et qui mène les mêmes combats contre les mêmes sorcières usées depuis des lunes. La gauche citoyenne du monde, antiraciste, affolée par l’islamophobie qu’elle hallucine partout, qui hurle au fascisme quand elle entend les mots identité et nation. J’abhorre cette gauche qui envoie au bûcher les « réactionnaires » qu’elle désigne comme les dangereux ennemis de leur religion du progrès, celle qui sort de l’UQAM pour étudier les étranges habitants de la ville de Québec qui votent à droite (ils doivent être de méprisables individualistes, ou peut-être seulement de pittoresques ignares) au lieu de vénérer Amir Khadir et ses appels à boycotter tout produit israélien au nom de la paix dans le monde. Oui, je m’en confesse, je la hais, et pourtant je l’entends partout, sur toutes les tribunes supposément sérieuses, du soir au matin, chanter les mêmes chansons, les mêmes rengaines, puis voter NPD, voter QS et cesser de croire en la démocratie et en appeler à priver du droit de vote les imbéciles qui votent à droite d’eux à chaque fois qu’ils ne gagnent pas leurs élections.

Je cherche depuis longtemps à expliquer pourquoi je déteste aussi viscéralement cette gauche post-moderne. Quand je dis que je la hais, je n’exagère pas. Elle me hérisse à un point que je peine à décrire. Je la trouve hypocrite. Je la trouve hypocrite et inconsciente, mais j’ai peine à nommer ce qui m’agace tant chez elle. Eh bien j’ai une partie de la réponse maintenant, ma réflexion à ce sujet est aujourd’hui sortie du cul-de-sac dans lequel elle se trouvait. C’est l’essayiste français Jean-Claude Michéa qui m’a éclairé ce soir, et toute une session de science politique et de géographie politique, de lectures, d’observation et d’écoute des tendances dans les discours des étudiants, des professeurs. Le déblocage récent de ma réflexion à ce sujet, je la dois au travail que je rédige actuellement pour mon cours de politique internationale. J’y défend la position selon laquelle les théories politiques qui prescrivent le libéralisme de toute nature pour instaurer une paix mondiale (Pax Democratica, Capitalist Peace Theory, etc) sont en réalité des armes offensives, des idéologies hégémoniques utilisées pour légitimer l’expansionnisme occidental américain, entre autre par le biais de l’intégration Européenne et son obsession de considérer avec crainte et mépris l’état-nation et toute forme de nationalisme et de souveraineté nationale.

Et je trouve extraordinaire de voir à quel point la gauche bien-pensante, qui se réclame du peuple et qui prétend défendre ses intérêts face aux méchants riches, s’entiche de ce genre de théories : la paix par l’abolition des frontières, la diabolisation de l’identité nationale par amour d’autrui, et l’effacement de la mémoire collective, sauf si c’est pour la considérer avec repentance et finir en s’auto-flagellant. Pourquoi je la hais et la trouve d’une hypocrisie dégoûtante, cette gauche si consensuelle? Parce qu’elle chante les vertus inattaquables d’un libéralisme culturel et politique, tout en méprisant le nécessaire libéralisme économique qui vient avec. Parce qu’elle est fondamentalement inconséquente et qu’elle refuse, par dogmatisme lexical (il ne faut pas se faire associer à la méchante droite), de même considérer cette idée de l’incohérence inhérente à sa posture.

Ce qui me fait la détester aussi, c’est de me voir condamné à la poser comme responsable de la fin du grand débat des idées politiques, en cessant d’opposer quoi que ce soit d’intéressant à ce libéralisme hégémonique. Merci à John Mearsheimer, Friedrich Ratzel, Kenneth Waltz, Alain Finkielkraut, Philippe Muray, Jean-Claude Michéa, Pascal Gauchon, Alexander Wendt et tous les autres dont j’ai lu ou survolé des ouvrages théoriques cette session de m’avoir, sans le savoir, ouvert les yeux et poussé à prendre conscience de ce problème politique immense qui plombe notre temps : celui du triomphe du rouleau-compresseur libéral. Grâce à leur pensée descriptive, à leurs analyses exemptes du dogme du pseudo-progressisme consensuel, j’ai commencé à cheminer vers une esquisse d’explication à mon allergie au politiquement correct.

C’est de les voir, ces omniprésents moralisateurs pseudo-progressistes, faire les vierges offensées lorsqu’on leur parle de réalisme politique alors qu’ils en jouent irréprochablement le jeu à chaque fois qu’ils ouvrent la bouche. Ils manquent de réalisme, oui. Ils refusent tellement d’admettre qu’irrémédiablement, ou du moins jusqu’à ce que l’humanité ait un « autre » contre lequel se définir en tant qu’humanité, le système international EST anarchique, que l’idée d’une paix perpétuelle et globale est une utopie bien séduisante, mais complètement inaccessible, et que toute tentative de forcer le jeu à cet égard est un rejet inconsidéré de la décence populaire. Que ce rejet mènera immanquablement au détachement encore plus grand des population envers le politique. Car oui, le monde des relations internationales est anarchique (aucune autorité ne surplombe réellement les états), et oui, l’état est l’unité de base des relations internationales, une unité luttant pour sa survie et sa croissance si possible. Et oui, Ratzel avait raison, même si on n’aime pas la théorie de l’état organique qui a mené au nazisme : les états se nourrissent comme un organisme vivant, et cherchent à grandir, à s’étendre pour vivre. Quand ils ne le font pas par la bouche de leurs canons, ils le font par ingénierie sociale, en se servant des puissants concepts constructivistes qui établissent que les normes, les valeurs, les idées et l’ordre moral sont des construits sociaux. On peut les modifier, les plier, les influencer. C’est ce que l’Union Européenne fait quand elle réussi à légitimer de gober lentement la souveraineté de ses états membres au nom de la paix et du multiculturalisme à la sauce Schengen. C’est ce que font le PLQ et le PLC lorsqu’ils chantent la mosaïque culturelle canadienne et le mépris du nationalisme québécois, en choeur avec les chroniqueurs de tout acabit qui sont vraiment dégoûtés du racisme latent des québécois régionaux.

J’écrirais un livre sur cette question, tellement elle me semble être la clé de voûte de nos problèmes politiques et de l’affadissement incontrôlable de notre monde.