Les larmes honorables

La politique lacrymale est décidément à l’honneur depuis quelques temps. Après les larmes de Philippe Couillard à l’arrivée des réfugiés syriens samedi dernier, l’actualité politique du jour nous a offert cet après-midi les pleurs de Justin Trudeau. C’est suite à sa demande de pardon aux peuples autochtones formulée après le dépôt du rapport de la Commission Vérité et Réconciliation que la très sainte larme a coulé. La lecture de ce rapport force un constat très sévère à l’endroit de l’autorité politique blanche quant à la douloureuse acculturation qu’elle a infligée aux premières nations, notamment par le biais des pensionnats où plus de 3200 enfants sont décédés entre 1867 et 1996. Le rapport parle de génocide culturel, physique et biologique. Les mots sont durs et ne doivent pas être pris à la légère, ni acceptés béatement. Mais que nous disent les larmes de Trudeau le Jeune? Se peut-il que l’étalage de cette repentance serve davantage les intérêts d’un nationalisme canadien que la cause des premières nations?

Que faire?

Je ne suis pas de ceux qui croient qu’on doive perpétuer l’état d’isolement culturel et social dans lequel les peuples autochtones du Canada vivent actuellement. Je suis d’avis qu’en tant que société civilisée nous devons absolument tenter, par tous les moyens possibles, de mettre fin aux douleurs de nos concitoyens par humanisme et non pas par repentance. Une certaine part de l’effort à faire en ce sens revient aux communautés autochtones elles-mêmes. L’autre part revient à nos gouvernements. Il est de bon ton, lorsqu’on aborde la question autochtone en tant que « blancs », de le faire la larme à l’oeil et de voir comme seule action légitime à entreprendre soit la mise en place de mesures fiscales, soit l’instauration de droits territoriaux pour nous racheter.

Que cela engendre-t-il, outre de donner l’air à nos gouvernements d’être des batteurs de femmes désireux de se faire pardonner? Cela engendre des communautés qui, entre autre, se définissent comme maltraitées et agissent comme tel, perpétuant cet état et s’enfermant ainsi dans un cercle vicieux. L’essentiel, à mon sens, consisterait à cesser de considérer nos concitoyens autochtones comme vivant au crochet de l’état canadien. La lecture de l’Acte d’Amérique du Nord Britannique de 1867 est révélatrice d’un fait remarquable à cet égard. Les articles 91 et 92 sont ceux qui divisent les compétences fédérales des compétences provinciales. On y retrouve divers domaines dans lesquels les gouvernements sont susceptible de légiférer et d’avoir un pouvoir de dépenser : la défense, les relations extérieures, le commerce, les postes, les bouées, les phares, la propriété et les droits civils, les hôpitaux. C’est à l’article 91(24) que l’intérêt se trouve : les Indiens et les Terres réservées aux Indiens sont de juridiction fédérale. Il s’agit du seul groupe d’êtres humains à être classé comme étant sous une juridiction spécifique, de responsabilité fédérale en l’occurence. Depuis ce temps, les relations entre les dits « Indiens » n’ont jamais été celles de citoyens comme les autres desquels les politiciens sont redevables. S’est établie, en lieu et place du rapport habituel entre les acteurs politiques et les citoyens en démocratie, un rapport basé sur des litiges devant les tribunaux quant à l’interprétation à donner à l’article 91(24), à la définition de ce qu’est un Indien de sorte à déterminer si tel groupe – les Métis par exemple – est de juridiction fédérale ou pas, si donc le fédéral est celui qui doit dépenser pour lui ou s’il peut jeter la responsabilité budgétaire sur les provinces. Cette dynamique malsaine est sans doute ce qui me heurte le plus dans la problématique relative aux premières nations et je vois là ce que nous devrions régler en priorité.

Comment peut-on faire? D’abord, considérer que personne n’est de quelque juridiction que ce soit en tant que membre d’un groupe culturel. Les gens sont citoyens : Canadiens, Québécois et de leur ville. Personne n’échappe à ces trois paliers en tant qu’électeur, personne ne devrait donc échapper à ces trois paliers en terme de contribution fiscale ou de services sociaux. Ensuite, il s’agit de cesser d’entretenir ce rapport malsain de bourreau/victime qui divise et empêche l’intégration à la société. L’entre-deux pénible actuel, qui consiste en une société de bourreaux-repentis qui acceptent timidement de laisser des privilèges territoriaux ancestraux aux victimes qui les réclament bec et ongles, ne me semble pas un état viable. Il faudra trancher. Si l’on veut procéder à une partition du territoire pour répondre de façon définitive aux demandes territoriales des premières nations, il faudrait cesser de valse hésiter. Mais cette partition du territoire ne peut venir sans la création d’une entité politique qui lui correspond et un certain degré de souveraineté et de responsabilité collective chez ceux qui y appartiendront. D’autre part, si l’on veut intégrer les premières nations à l’organisation politique actuelle et à la société civile qui s’y implique, il nous faudra oublier les statuts privilégiés, tant fiscaux que territoriaux, même au nom des droits ancestraux. D’une façon ou d’une autre, il faut crever l’abcès. Comment?

Exister à travers sa honte

Cela passe, en partie, par le fait de cesser de nous flageller collectivement et de jouer les bourreaux repentis. Je le répète : je ne suis pas de ceux qui croient qu’il soit acceptable de perpétuer le statu quo quand à la question autochtone, mais je ne suis pas non plus de ceux qui croient qu’on doive traîner le boulet de la honte jusqu’à la fin des temps pour racheter les fautes de nos ancêtres. D’abord parce que de juger les façons de faire d’il y a 100 ans avec notre oeil moderne n’apporte rien d’autre qu’un dédain de nos racines au mieux stérile, au pire destructeur. Cette tendance à la mode de juger les Hommes qui sont passés avant nous avec nos convictions d’aujourd’hui s’observe régulièrement. Notre description de Lionel Groulx comme d’un antisémite, de Duplessis comme d’une figure exclusivement néfaste, des troupes de Montcalm comme d’une bande d’ivrognes, du Commandant Cousteau comme d’un sadique irresponsable en sont de bons exemples. Quel pacha que l’individu moderne bien pensant qui, assis sur sa terrasse, agite frénétiquement le sabre de sa supériorité morale au front des morts en jugeant de leurs actes a posteriori. Ce gérant d’estrade de l’histoire ferait-il mieux que ses ancêtres en pareille circonstance? On ne le saura pas, et lui-même ne se pose pas la question. De son hystérie jaillit la jouissance narcissique du martyr autoproclamé que Philippe Muray nomme magnifiquement Mutin de Panurge. Le Mutin de Panurge pratique l’art de l’autoflagellation mieux que quiconque. Il jouit d’insister sur les horreurs que sa société a engendré et engendre encore aujourd’hui et jouit doublement de se contempler périodiquement affligé de remords historiques et de sa sainte repentance.

Ce dédain de nos racines sert à mon avis beaucoup trop bien la cause du nationalisme canadien pour qu’on cesse d’en prendre le plus grand soin, de le nourrir et de le soigner. Ce nationalisme est paradoxal en ce qu’il base l’identité canadienne sur la négation de l’idée même d’une identité nationale comme ciment collectif. C’est d’ailleurs ce sur quoi mise la Charte des Droits et Libertés de Trudeau père en sacralisant la mosaïque multiculturelle au détriment du pacte d’origine entre les deux peuples fondateurs. Quel moyen est plus efficace pour empêcher la formation d’une identité nationale que de perpétuer une honte de ses racines, des agissements de ses ancêtres et d’en faire la base de notre action politique? Quoi de mieux que de se décrire comme état génocidaire pour justifier une politique de l’effacement de soi en l’enrobant de bons sentiments et de vertu inclusive multiculturelle?

La cause du nationalisme canadien me semble beaucoup trop bien servie par l’entretien de cet esprit de repentance que permet notre relation bourreaux/victimes avec les peuples autochtones. Je vois donc mal comment on peut espérer, même à moyenne ou longue échéance, prendre les moyens nécessaires pour briser le cycle de la misère socio-culturelle dans laquelle l’Acte d’Amérique du Nord Britannique de 1867 les a plongé.

Mais tout ira bien, apparemment : Justin a pleuré.