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Le temps de Noël arrive à grands pas. C’est aujourd’hui le quatrième et dernier dimanche de l’Avent. Dans un peu plus de quatre jours, ce sera la nuit de Noël. Les maisons seront chaudes et illuminées. Le marcheur du soir arpentera les rues et verra ces maisons habitées et chaleureuses. De leurs fenêtres jaillira cette lumière accueillante particulière à la nuit de Noël. Le marcheur noëllesque s’imaginera les odeurs émanant des fours de ces maisons, l’excitation des enfants dans leurs lits, attendant le déballage des cadeaux ou leur premier réveillon. Peut-être sont-ils allés à la messe de Noël avec leur famille. Le marcheur de la nuit de Noël se rappelle ses premiers Noëls. Il se rappelle ses escapades à Pointe-Claire, chez son grand-père, sa grand-mère et son oncle. Il se rappelle de ces courts films d’animation est-européens diffusés à Ciné-Cadeau le soir de la nativité, avec son oncle, après le frugal souper qui précède le réveillon. Ces magnifiques films parfois un peu tristes… Les choses ont bien changé pour notre marcheur qui se perd dans ses songes, à s’imaginer les mots qui s’échangent dans ces chaumières qui, unanimement, sont ce soir un peu plus humaines qu’hier. Il y voit la trame sociale unificatrice qui émane des traditions lorsqu’elles sont gardées vivantes. Il voit des gens et des familles qui se parlent et se dit que c’est la culture partagée qui permet le langage et la communication. Mais il se demande, notre promeneur, si cela finira par être charcuté et sacrifié sur le grand autel de la rectitude politique, condamné par les juges assoiffés de répression à l’emploi de l’Empire du Bien.

Reality check

Puis, tourmenté par cette question, le marcheur retourne chez lui, dans le réel. Il ouvre la radio et écoute.

« Noël et nos traditions c’est bien beau, mais les pauvres eux? Les esseulés? Les communautés ne partageant pas nos traditions et nos croyances? Et la surconsommation, le triomphe du capitalisme débridé, les faux besoins créés de toute pièce par des experts en marketing? La planète qui souffre? La 6ième grande extinction de masse? L’air toxique de Pékin? L’enfant ne mangeant pas à sa faim en Afrique? Les musulmans de ce monde que nous affligeons de notre haine? Noël, oui, c’est bien beau, mais ça représente la quintessence de notre égoïsme de riches sans conscience. Noël serait-il à droite? Si tel est notre constat, il faudra bien vite tenter de mettre fin à cette force réactionnaire au profit du progressisme. »

Évolution du discours anti-Noël

Il n’y a plus nulle part d’innocence et de plaisirs simples qui soient épargnés par l’Église du progressisme ultra-orthodoxe, mis à part ceux de la confesse et de la pénitence et la légèreté d’âme artificielle qui s’en suit. Les premières attaques contre Noël sont venues à mes oreilles en portant le nom de « simplicité volontaire ». L’affront n’était pas direct, mais on nous proposait de cesser l’achat de cadeaux, la consommation inutile d’électricité et les copieux repas. Cela avait, dit-on plusieurs bénéfices non négligeables : protéger l’environnement, protéger notre santé, réduire nos dépenses. Cela avait aussi la douce odeur de la repentance : on ne pouvait plus dire « oui mais les pauvres » puisqu’on faisaient nôtres la frugalité et l’humilité, inspirés sans doute par quelques dévots monastiques. Cela avait donc l’avantage de déconstruire une tradition sous le couvert de la vertu et d’ainsi instiller dans l’esprit des gens une culpabilité de l’abondance, même si celle-ci était exceptionnelle au temps de Noël et du nouvel-an.

Il y a en ensuite eu tout ce délire des accommodements raisonnables. Bien que très peu de cas puissent êtres recensés, l’idée d’un Noël intrinsèquement discriminatoire pour les communautés culturelles ne partageant pas notre patrimoine est devenue une préoccupation souvent évoquée et s’est répandue comme une trainée de poudre dans les esprits. Les édifices publics se sont mis à jongler avec l’idée de la possibilité d’enlever le sapin de Noël par respect pour les autres, en approbation avec réalité indiscutable de l’hétérogénéité culturelle des états et avec ce désir de déconstruire l’idéal de l’état-nation. Ce délire a atteint son apothéose en République du Plateau sur l’avenue Mont-Royal alors qu’on affichait, en lieu et place de décorations portant l’inscription Joyeux Noël, la mention « Joyeux Décembre ». Un tollé s’en est suivi et l’année suivante a vu le retour d’un modéré « Joyeuses Fêtes », si ma mémoire est bonne. Les juges de l’Empire du Bien utiliseront cet exemple pour montrer en quoi nous, pauvres réactionnaires, avons tort de nous en faire et délirons une fausse entreprise d’abolition des altérités culturelles au nom du respect de l’autre. Il faudra rappeler à ces juges que tout de même, on a réussi ici à pousser dans l’esprit collectif l’idée que Noël est, en soi, discriminatoire et favorise l’exclusion et le non-respect des différences par la mise de l’avant d’une tradition. On a aussi tout de même réussi à remplacer « Joyeux Noël » par le plus neutre « Joyeuses Fêtes ».

Cette année est apparue une grande nouveauté : la diabolisation des guignolées et autres entreprises de charité sollicitant les dons et l’aide des communautés au profit de ses plus pauvres. Le déclenchement de cette nouvelle étape de l’entreprise de déconstruction de la fête de Noël et ce qui l’entoure est l’oeuvre du docteur Gilles Julien qui, dans une entrevue accordée à La Presse en juin dernier, déclarait que « l’état n’avait pas à nourrir nos enfants« . Je ne me doutais pas que cette étrange et très discutable attaque frontale du pionnier de la pédiatrie sociale au Québec envers l’idée d’état comme filet social qui, paradoxalement, venait de recevoir 22 millions de subventions sur 5 ans, allait faire 6 mois plus tard les choux gras des déconstructeurs. J’aurais pourtant dû y penser. Bien que je trouve franchement un peu vulgaire cette déclaration du Dr. Julien, je crois qu’il y a là matière à un intéressant débat d’idées quant à l’état de notre société et sa relation à l’état providence.

Ce n’est toutefois pas sur le front des idées qu’on a attaqué la question. On s’en est servis pour s’adonner à une sidérante démagogie prétendument progressiste en faisant circuler sur les réseaux sociaux cet ancien billet de Léo-Paul Lauzon en appelant à mettre fin à la guignolée des médias en parallèle avec l’entrevue du Dr. Julien et d’autres articles traitant du salaire des médecins et des appels du pathétique gouvernement Couillard à nous montrer généreux. Un cocktail parfait qui hurle « indignez-vous, la droite noëllesque est parmi nous »! Ce qui est encore plus remarquable dans toute cette histoire du mépris de la charité non-gouvernementale, c’est-à-dire de celle des citoyens envers leur communauté, c’est l’autre façon d’exprimer et de justifier cet appel au boycott des guignols, le discours sous-jacent. « Le gouvernement nous fait payer taxes et impôts et refuse d’augmenter nos salaires : qu’il s’arrange avec la charité. C’est son affaire, pas la nôtre. » Pour un peu plus, on se croirait à l’écoute de CHOI RadioX.

Il faudrait tout de même se faire une idée. D’abord, on condamne Noël pour son caractère inégalitaire, son ostentatoire abondance et sa joie face à la misère matérielle et émotive du monde. Ensuite, on s’adonne à une entreprise de diabolisation des oeuvres de charité ayant pour but d’aider les plus démunis. Au-delà de tout cela se trouve tout de même cette tendance tenace de déconstruction de Noël et de ce qui, traditionnellement, l’entoure. Je ne crois pas que tous les artisans de cette déconstruction en soient conscients, et je ne leur prête aucune intention machiavélique à cet égard. Je crois par contre qu’il convient de souligner qu’il s’agit encore ici du rouleau compresseur libéral qui s’acharne, sur divers fronts, à l’effacement des identités culturelles et à la désincarnation des rapports directs entre les individus et leur collectivité, notamment en en appelant à l’abandon de la charité privé au nom de la gauche et de la lutte aux inégalités.