Le Léviathan

In [the state of nature] there is no place for industry, because the fruit thereof is uncertain, and consequently no culture of the earth, no navigation nor use of the commodities that may be imported by sea, no commodious building, no instruments of moving and removing such things as require much force, no knowledge of the face of the earth; no account of time, no arts, no letters, no society, and, which is worst of all, continual fear and danger of violent death, and the life of man solitary, poor, nasty, brutish, and short.

Voilà comment Thomas Hobbes parle de l’homme à l’état de nature dans son Léviathan. On présente Hobbes, avec Machiavel, comme un des grands inspirateurs du réalisme politique, et on peut aussi aborder l’auteur comme un proto-libéral. Pour Hobbes, l’homme à l’état de nature, animal, est motivé par son auto-conservation : c’est donc son propre intérêt qui vaut avant toute chose. Cela met l’homme non-civilisé dans un perpétuel état de méfiance par rapport à tous les autres et donc sujet à une existence solitaire, pauvre, obscène, brutale et courte. Nous sommes loin de l’état de nature idyllique qu’utilisent certains philosophes politiques pour présenter leur école de pensée comme étant optimiste et porteuse d’espoir, s’opposant au vilain réalisme et aux constats déprimants de Hobbes. Mais Hobbes est-il vraiment pessimiste? La question mérite qu’on s’y attarde.

Rien ne me semble plus improbable que de postuler que le Léviathan est une oeuvre sombre et enracinée dans une vision négative et pessimiste de la nature humaine. Pourquoi, alors, tant de lecteurs terminent leur lecture avec cette amertume en bouche? Il est certain que les postulats de Hobbes sur la nature humaine n’entrent pas dans ce que l’on considère aujourd’hui comme étant porteur d’espoir. Mû par son sentiment d’auto-conservation, l’Homme cherchera, même lorsque civilisé, à satisfaire son désir de s’établir au sommet de la hiérarchie dans laquelle il s’inscrit. Cela, évidemment, choque l’égalitariste primaire. J’en appelle cependant à un peu d’originalité dans notre façon de concevoir l’égalité entre les individus : à cesser de voir systématiquement en la hiérarchie un démon contre lequel lutter, à tenter de nous demander si, à tout hasard, notre désir d’auto-conservation ne pourrait pas être un puissant vecteur de sagesse et de progrès lorsqu’on le civilise, à considérer que de poser un regard réaliste sur le monde est non pas de capituler devant lui mais bien de le considérer objectivement pour ensuite mieux l’investir. Cette capacité à la considération objective du monde, c’est-à-dire dénuée le plus possible de nos obsessions militantes, se perd au profit de notre désir de lutter pour une cause plus grande que nous.

Est-ce là l’expression d’une fatalité humaine, celle de ne point pouvoir vivre de façon épanouie si l’on ne croit pas à quelque chose de plus grand que nous? À la place de la religion, que nous avons sagement pris soin d’éloigner le plus possible du pouvoir politique, nous avons mis un certain nombre de vertus et d’idéaux consensuels – égalité, paix, justice. Jusque là, pas de problème. Étant intimement liés à la politique, ces idéaux inattaquables sont devenus le Saint-Graal de ceux qui souhaitent conquérir le pouvoir. Le haut-clergé a été remplacé par les politiciens qui réussissent à s’approprier le monopole de la défense de ces idéaux consensuels aux yeux de la population. Les intellectuels ont consommé l’opium de la vertu (ref. L’opium des intellectuels par Raymond Aron) et sont devenus missionnaires, et les militants des croisés. Le religieux est revenu en politique par la porte de derrière, sous une nouvelle forme, insoupçonnée. Nous qui avions sagement séparé l’un et l’autre, nous voici, en quelque sorte, de retour à la case départ.

Nous luttons donc en croisés contre les inégalités, contre la guerre, contre l’injustice, mais nous arrêtons fort peu pour nous demander si notre vision de ces tares est juste, profonde et renseignée, et si notre façon de lutter contre elles sert réellement les causes que nous prétendons défendre avec vigueur. Nous sommes ivres de vertu, et nous nous délectons de la puissance surhumaine que nous procure cette lutte que nous menons au nom de ce qui est plus grand que nous. Nous dédaignons le réalisme, à plus forte raison lorsqu’il crève la bulle de notre extase mystico-politique.

Revenons à Hobbes et à son Léviathan. Qu’est-ce que ce Léviathan? Il s’agit d’une entité à laquelle une collège d’individus délègue le monopole de l’usage de la violence et de la coercition. Lorsque ce Léviathan s’incarne parmi une communauté d’Hommes en une seule personne, il s’agit d’une monarchie. Lorsqu’il s’incarne en un petit groupe d’Hommes, il s’agit d’une aristocratie. Lorsqu’il s’incarne à travers tous les Hommes, il s’agit d’une démocratie. En abandonnant leur droit d’user de leur force individuelle pour se défendre contre les autres individus, tous menaçants, en donnant au Léviathan (à l’État) le monopole de la légitimité de l’usage de la force et de la violence à travers la police et les forces armées, les Hommes se libèrent de la brutalité, de l’obscénité, de la solitude que force sur eux l’état de nature du chacun pour soi. N’est-ce pas là d’un brillant optimisme? Les humains, brutaux et tournés vers leurs propres intérêts, se sont en quelque sorte servis de cette nature pour se civiliser. Chacun en effet y gagne une vie plus libre et plus riche.

« Oui mais la hiérarchie, c’est l’inégalité, et on se fait abuser par le Léviathan qui souhaite maintenir sa domination dans son propre intérêt. »

« Oui mais l’état de nature, ça ne veut rien dire, c’est une vue de l’esprit et ça n’existe pas. Tout est construit social, et seule cette vision de l’absence d’une nature humaine au profit d’une tabula rasa radicale est réellement optimiste. »

Voilà les oppositions qu’on fait fréquemment à Hobbes.

Nier l’existence d’un état de nature, n’est-ce pas là un cas un peu extrême de narcissisme anthropologique? La supposition de la toute puissance de l’homme n’est pas une condition sine qua non de l’optimisme et de l’espoir. Accepter une certaine fatalité dans nos existences, qui s’incarne par notre héritage génétique, et même par notre héritage culturel, me semble au contraire la vraie voie de l’optimisme, et c’est ce que Hobbes nous propose. En voyant ce que nous sommes, c’est non pas la guerre qui gagne sur la paix, mais bien la raison sur l’arbitraire. Voilà en quoi, à mes yeux, Hobbes est un extraordinaire optimiste.