Un oléoduc Cette semaine, le maire Denis Coderre annonçait que la Communauté Métropolitaine de Montréal s’opposait officiellement au passage de l’oléoduc TransCanada Énergie Est sur le territoire de l’agglomération métropolitaine. L’appel de Coderre est sans équivoque : les maires du Grand Montréal n’en veulent pas, les citoyens n’en veulent pas, les risques environnementaux dépassent de beaucoup les bénéfices qu’on en retirera. Les réactions n’ont pas tardé à venir. C’est Brian Jean du parti albertain Wildrose qui a lancé la première pierre. « Je ne sais pas ce que monsieur Coderre a en tête, mais vous ne pouvez pas déverser dans un fleuve des millions de litres d’eaux usées, profiter des bénéfices de la péréquation, accepter des pétroliers étrangers dans votre fleuve et rejeter notre pipeline ». D’autres n’ont pas tardé à emboiter le pas, toujours en soulignant avec emphase l’hypocrisie des Québécois qui refusent le pipeline d’une part tout en acceptant de l’autre main les chèques de péréquation d’Ottawa destinés aux provinces économiquement faibles. Le premier ministre de Saskatchewan a même poussé l’affront jusqu’à demander au Québec de rembourser ce qui lui est versé annuellement!

Les mendiants du Canada

Mendiants, enfants gâtés, voilà ce que les québécois entendent périodiquement lorsqu’ils écoutent ce qu’on dit d’eux dans le reste du Canada quand leurs désirs collectifs s’inscrivent en faux de ceux du reste de la fédération. Il y avait un certain temps que nous ne nous étions pas fait reprocher notre vilain égocentrisme par ce vertueux Rest of Canada. Nous voici donc encore une fois face à cette nauséabonde condescendance : les Québécois cracheraient dans la bienveillante main qui les nourri. Les reproches n’émanent pas d’obscurs rednecks mais bien de chefs de partis politiques et de premiers ministres provinciaux.

Nous pourrions ruminer et nous rappeler les coups bas de l’état canadien envers le Québec depuis la crise d’Octobre 1970, alors que Trudeau père déclarait la loi des mesures de guerre et faisait entrer l’armée à Montréal pour lutter contre les indépendantistes sous prétexte d’attentats perpétrés par un groupe souverainiste radical alors sous l’influence d’une espionne des services secrets canadiens. Ou bien nous rappeler la nuit des longs couteaux, lorsqu’en 1982 fut signée la constitution canadienne en pleine nuit par les premiers ministres du reste du pays qui avaient pris soin de ne pas réveiller le premier ministre du Québec.

Le principe fédéral

Le principe fédéral peut se résumer assez rapidement : rassembler sous un unique état plusieurs nations ou peuples, réaliser l’atteinte d’objectifs communs et profiter de la puissance qu’on suppose à un plus grand groupe, tout en modérant les divergences entre ces nations ou peuples en leur accordant un certain degré d’autonomie au niveau sub-national. Tout cela est d’une noblesse que nul ne saurait nier. Il convient toutefois de nous demander si l’intention se traduit dans la réalité. À plusieurs occasions, la fédération Canadienne a été secouée de crises menaçant son unité, la plus sérieuse ayant été le référendum sur la sécession du Québec en 1995. Cette crise majeure, rappelons-nous, fut l’aboutissement de deux fiascos constitutionnels. D’abord le rapatriement de 1982 et la nuit des longs couteaux, puis la tentative du Rest of Canada de se racheter avec la ronde de négociation du Lac Meech et le référendum sur l’accord de Charlottetown.

Mais qu’est-ce donc qu’une fédération qui est incapable d’ouvrir sa constitution, de prendre acte et d’agir suivant l’un de ses principes fondateurs : l’entente entre deux peuples, Anglais et Français, d’égal à égal?

Qu’est-ce donc qu’une fédération de laquelle les membres humilient et font preuve d’une attitude néo-coloniale à vomir envers l’un de ces deux peuples fondateurs parce que ce dernier s’oppose à un projet qu’il juge nuisible?

Qu’est-ce donc qu’une fédération si toute décision faite « au nom du bien commun » fait systématiquement violence, d’une façon ou d’une autre, à certaines des parties impliquées?

Messieurs les politiciens de l’Ouest et leurs grotesques représentants québécois n’ont pas un très grand idéal fédéral. Alors qu’ils accusent le Québec d’agir en enfant gâté déraisonnable, ce sont eux qui, aujourd’hui, menacent le pays d’une crise majeure d’unité nationale. Jamais il ne leur vient à l’idée de considérer que le projet est hautement discutable, que les revendications des québécois sont peut-être bien légitimes, que TransCanada a fait un mauvais travail. Non. Le problème pour eux est simple : c’est le Québec et sa grande gueule de gâté pourri.

On a beau glousser que le Canada est un magnifique pays, s’émouvoir qu’il soit toujours debout malgré les épreuves, déclarer que le tout est plus grand que la somme des parties, on devrait tout de même se questionner éventuellement à savoir si les membres de cette fédération sont heureux et épanouis politiquement. Si l’entente fédérale profite vraiment à l’ensemble, ou si elle ne fait que donner à l’un pour enlever à l’autre en changeant périodiquement de bénéficiaires et de pourvoyeurs. Le problème du projet TransCanada Énergie Est nous ramène encore une fois irrémédiablement vers cette question. Ne serions-nous pas mieux de nous occuper de nos affaires? Où est cette prétendue « puissance » émergeant du regroupement des forces lorsque lesdites forces sont davantage consacrées à régler des conflits internes et à gérer leurs frustrations devant le fait de ne pas pouvoir répondre aux désirs de leur collectivité? Quand même les acteurs politiques habituellement associés à la défense du fédéralisme comme Denis Coderre se braque vigoureusement devant les attaques mesquines du trio Wall-Jean-Kenney, on devrait se poser des questions sur la santé de la dite fédération.

Mais tout va bien. Pour preuve : nous avons élu Justin Trudeau. L’incarnation humaine de l’idéal fédéral.

Ah bon?

Justin pleurera-t-il?

Justin Trudeau ne se montre pas très bavard au sujet du dossier Énergie Est, et il sera intéressant de voir comment le grand champion de la béatitude consensuelle gérera la potentielle crise d’unité canadienne qui se pointe à l’horizon. Il y a longtemps qu’un clash politique aussi fondamental n’a pas accablé le doux Canada. Il est tentant pour les québécois qui suivent le précepte de leur plaque minéralogique – je me souviens – d’être en colère. J’en appelle plutôt, malgré la fureur que la condescendance des Brian Jean, Brad Wall et autres Jason Kenney de ce monde fait monter en moi, à considérer objectivement le problème posé par le projet de pipeline. D’abord, pourquoi ce refus catégorique de la CMM, et plus largement cette très importante opposition des citoyens québécois envers l’oléoduc?

La première raison est économique : parce que les risques environnementaux sont complètement disproportionnés par rapport aux avantages économiques pour le Québec. Peu d’emplois seront créés et si une fuite de pétrole survenait, ce sont les autorités provinciales qui auront à intervenir en première ligne. Ensuite, on tente de nous convaincre que le pipeline est beaucoup moins risqué que le transport par bateau ou par train. Ceci est exact, mais l’argument omet une réalité importante du projet. Il ne vise aucunement à diminuer le transport ferroviaire ou maritime du pétrole, mais bien à permettre d’en augmenter la quantité qui transitera sur notre territoire pour l’exportation. Aucune diminution des risques actuellement présents n’est au programme.

Il faudra cette fois davantage que les larmes d’émotion et les selfies de Justin Trudeau pour convaincre les membres de la fédération que les intérêts de tous, d’un océan à l’autre, ne sont pas trop divergents pour être satisfaits sans être obligé de s’adonner à l’humiliation du Québec pour en faire taire les citoyens.