Thomas Hobbes

Le parti Option Nationale était en congrès à Québec le weekend dernier. Malgré que ce parti soit considéré par plusieurs comme mineur, il convient, je crois, de lui accorder l’importance qui lui revient, ne serait-ce que pour ressentir un vague espoir quant à la suite du monde pour le projet indépendantiste. Ce parti ne rayonne pas par ses résultats électoraux, mais par sa capacité à rassembler la jeunesse et à la faire discuter d’idées et explorer des avenues négligées depuis longtemps ou même jamais envisagées. Il a rallié, dès sa fondation, des milliers de jeunes dont plusieurs n’avaient jamais même pensé s’impliquer directement au sein d’une organisation politique. Jacques Parizeau avait eu cette très belle image lors de son allocution à l’occasion de leur premier congrès national : « vous êtes le levain dans la pâte ». Quelle justesse. Une quantité négligeable, mais un maillon désormais essentiel pour la survie projet. Car c’est bien de survie dont on doit parler pour le moment. Nous semblons nous situer dans cet inexorable cycle des idéologies politiques québécoises identifié par Marcel Rioux et qui commence avec le mouvement des Patriotes dans la première moitié du 19e siècle : tentative d’émancipation (les Patriotes), échec, survivance, tentative d’émancipation (la Révolution Tranquille et les 2 référendums), échec… Survivance. Survivance ou crépuscule?

Le cycle

Il n’existe pas d’entreprise plus périlleuse pour celui qui veut comprendre le monde que celle de tenter de prévoir l’avenir en historicisant le présent. Le présent est unique, et il se distingue du passé en ce qu’il ne s’est encore jamais produit. Les temps présents sont singuliers, et la seule prédiction que nous puissions faire sur l’avenir est que lorsque ce dernier sera présent, il sera, lui aussi, singulier, et comportera conséquemment sa part d’incompréhensible et d’imprévisible. Je me suis permis de débuter ce billet en parlant d’Option Nationale, j’y reviens brièvement à la lumière de ce constat sur la difficulté d’analyser avec justesse le présent et l’impossibilité objective de prévoir l’avenir avec exactitude. Option Nationale est une quantité négligeable, mais qu’en est-il de sa qualité? Je lisais avec intérêt les diverses propositions qui furent discutées par les membres du parti lors de leur congrès national de ce weekend et une chose me revenait inexorablement en tête : ON est une plateforme qui permet à la jeunesse de découvrir, penser et repenser l’indépendance. Sa jeunesse lui permet de ré-ouvrir des sentiers jadis parcourus par le PQ naissant et refermés depuis belle lurette, d’y retourner voir si ce qui ne se pouvait pas hier se pourrait aujourd’hui. ON permet, au-delà de ses résultats électoraux, de garder vivante l’idée de la souveraineté de notre peuple, de la sortir de cet état de statue de cire qu’elle devient lentement. Statue de cire non pas parce qu’elle souffre de la maladie du repli identitaire, mais bien parce qu’elle a cessé de réellement se mouvoir dans la vie militante et qu’elle s’est encrassée du cambouis de ses échecs passés.

Voilà ce qui manque cruellement au Parti Québécois, seul parti indépendantiste qui peut espérer prendre le pouvoir à court ou moyen terme : la souplesse nécessaire pour discuter d’idées moins convenues et faire revivre le projet au-delà des grands canons à travers lesquels on l’a pensé depuis 40 ans. Cette refondation du projet n’est pas un luxe. Un dur constat s’impose pour le Parti Québécois depuis le début, en 2003, du règne quasi ininterrompu du Parti Libéral du Québec : la recette ne fonctionne pas. Le Parti Québécois a été incapable de livrer la marchandise de l’indépendance nationale depuis sa fondation. Il a marqué l’histoire politique du Québec, certes, mais toutes ses réussites s’inscrivent dans le cadre de la fédération canadienne. Et toutes ses occasions manquées, toutes ses défaites les plus déchirantes ont rapport à l’indépendance du Québec, à la réalisation de l’article 1 de son programme. D’aucune façon on ne peut se permettre de faire l’économie de ce terrible constat.

J’ai de la peine, aujourd’hui, et une colère m’habite, teintée de désespoir, de crainte et de découragement. Mon pays s’est refusé à lui-même de naître par deux fois. Ce refus n’est pas anodin. Il ne se balaie pas du revers de la main, sans serrer les dents. On ne peut pas dire, calmement : ah, la démocratie a parlé, laissons cette histoire au passé. Se refuser de naître en 1980, et se refuser de naître en 1995 : décisions dramatiques aux conséquences désastreuses. Désastreuses non pas parce que, bêtement, nous restons une province du Canada, non pas pour toutes les raisons mécaniques dont on ne cesse de dresser la liste. Désastreuses pour l’âme collective, désastreuses pour la préservation de l’écosystème culturel de notre monde, désastreuse pour notre capacité à continuer de vivre en tant que peuple. C’est précisément cela qui fait mal, et c’est précisément là qu’intervient cette question que je me pose : le Québec entre-t-il dans une phase de survivance ou chemine vers son ultime crépuscule?

Un résultat électoral veut dire trop de choses pour qu’on puisse en pointer une seule qui l’explique, mais je me risque à me demander : la débandade péquiste d’avril 2014 et, plus largement, la « dénationalisation tranquille » du Québec, pour reprendre les termes de Mathieu Bock-Côté, ne seraient-elles pas issues d’un peuple en dépression majeure qui n’a pas réussi à naître et qui craint, de nouveau, d’être incapable de se dire oui et de vivre l’humiliation et les déchirements qui viennent avec ce pénible choix?

Lente agonie

Une envie de révolte m’envahit et je cherche. Je cherche à comprendre, je cherche à rationaliser ma détresse politique. J’y arrive parfois, non sans peine, non sans parfois perdre l’estime de gens qui pourtant m’inspirent. J’essaie de comprendre pourquoi, pourquoi c’est arrivé. Comment ça a pu se passer. Et je me demande où nous en sommes comme peuple dans l’histoire de notre civilisation, où cela s’en va.

Notre désir d’optimisme nous pousse souvent à nous définir comme acteurs à part entière de nos existences personnelles et collectives, mais n’est-ce pas là le voeu pieux de celui qui se sent, d’autre part, un peu impuissant face à l’inexorable houle de l’histoire? Peut-on échapper à ce cycle québécois décrit par Rioux? Deux portes de sorties semblent possibles : réussir l’émancipation et passer à autre chose ou accepter, se résigner et passer à autre chose. Dans les deux cas, une préoccupation demeure : l’importance de passer à autre chose ou, dit autrement, l’importance de régler la question nationale.

Mais alors, si régler la question est la seule chose qui soit réellement importante, pourquoi ne pas se résigner et accepter l’ordre actuel des choses, c’est-à-dire l’appartenance du Québec à la fédération canadienne en tant que province, considérant que par deux fois, le peuple a démocratiquement dit non à la sécession? Entretenir le fantasme souverainiste n’est-il pas, justement, ce qui nous empêche d’aller de l’avant? Pourquoi ne pas accepter ce qui est et laisser aller, malgré la peine?

Voilà pourquoi.

Parce que la nation, parce que l’identité, parce que l’existence collective ne sont pas que des contingences techniques désincarnées. Parce qu’existe, au-delà du capitalisme technoscientifique, l’esprit humain, le symbolique, la culture. Parce qu’à travers ces entités intangibles, l’homme peut quitter la barbarie de son état de nature que Hobbes décrit avec justesse en écrivant que « l’homme est un loup pour l’homme ». Elles permettent de dépasser cette existence « solitary, poor, nasty, brutish and short« , d’établir un dialogue, une vie collective dont le tout est plus grand que la somme des parties. Voilà pourquoi les cultures sont importantes et qu’on ne peut les dissoudre dans la technoscience postmoderne.

Très bien, mais alors, pourquoi tenir à enfermer des cultures dans des états souverains et les empêcher de s’agréger à l’échelle planétaire?

Parce que comme la vision n’existe pas sans contraste, la collectivité n’existe pas sans « autre ». Parce que les identités, les cultures, les collectivités ne peuvent se concevoir que si elles ont des altérités contrastantes contre lesquelles se définir. La civilisation humaine n’ayant pas d’autre contre laquelle se définir, l’identité planétaire, globale, revient à la dissolution du collectif. Dissoudre le collectif, c’est dissoudre le symbolique, la culture. C’est atomiser les individus, c’est, ultimement, les réduire à des entités purement techniques et sans âme, sans rien qui les transcende.

Voilà pourquoi, précisément, notre résignation collective à ne jamais donner un état à notre nation ne me semble aucunement souhaitable. L’état souverain, le Léviathan hobbesien, est le meilleur moyen que nous ayons développé pour réussir à vivre au-delà de la barbarie. Il est celui qui permet à cette culture, à cette composante symbolique de l’existence, caractéristique unique à l’espèce humaine, de se développer, de fleurir et d’enrichir notre civilisation. L’état entoure et protège, en quelque sorte, les identités collectives. Nul besoin d’être hermétique, nul besoin de dénigrer l’autre.

Cet autre qu’on aime tant aimer…

Si nous n’avions pas d’états pour entourer nos nations et leur bagage symbolique et culturel, si nous nous refusions, en bons idéalistes, à déléguer la légitimité de l’usage de la coercition à la figure du Léviathan pour nous permettre d’exister au-delà de la primaire survie individuelle, cet autre, nous ne pourrions pas même le regarder sans crainte. Cet autre n’existerait pas, perdus que nous serions dans la protection de notre existence individuelle.

Voilà pourquoi je refuse la dissolution lente de la nation québécoise dans un grand tout au nom du progrès et de la modernité. Loin de la modernité, cela me semble plutôt être une capitulation face à la déshumanisation et à la dissolution de la société civile.