John LockeCher Monsieur Locke…

votre vision du monde est d’un optimisme enivrant. Pour vous, l’homme est un être de raison, et l’état de nature, ou la loi de la nature, constitue ce qui doit être respecté par dessus tout. Mais je n’arrive pas à concilier votre optimisme avec la raison, hélas, et cela me pose un grand problème. Cette loi de la nature est avant tout un devoir envers autrui selon vous. Il s’agit de ne pas entraver le droit à la vie, à la liberté et à la propriété des autres. Ce droit à la propriété dont vous parlez n’est pas que le droit à la propriété collective, mais aussi à la propriété privée, tant et aussi longtemps que, malgré l’appropriation d’une parcelle de terre privée, nous en laissions as much and as good à la collectivité. L’espace sur Terre n’étant pas infini, la seule façon par laquelle votre défense de la propriété privée n’entre pas en conflit avec le devoir d’en laisser autant qu’on en prend à la collectivité passe par l’évocation du travail de la terre par notre intelligence et notre force. En créant ainsi de la richesse, on redonne au collectif l’équivalent, et parfois même plus que ce qu’on lui a pris en s’arrogeant une propriété privée.

En général, ici, vos détracteurs s’insurgent contre vous en expliquant que vous n’empêchez pas l’accumulation illimité de la richesse. Cette question ne m’intéresse pas vraiment. Je n’ai que faire de l’accumulation de la richesse. Ce qui m’intéresse, c’est ce qui suit. Pour arbitrer avec justesse le fait qu’un groupe d’individus s’arrogent tous un lopin de terre privé, la collectivité passe de l’état de nature à la société civile. On assiste à l’apparition de gouvernements, d’administrations, de force judiciaire et coercitive et des lois positives qui s’ajoutent à celle de la nature. Adhérer à la société civile pour vous, c’est consentir tacitement aux lois positives et à l’autorité de la société civile – du gouvernement autrement dit.

Maintenant, vous insistez sur le fait que rien de pire pour l’homme n’existe que l’arbitraire, que cela constitue la pire des violences pour le genre humain. L’arbitraire, voilà ce qui, pour vous, semble être le danger qui guette les hommes lorsqu’ils consentent à quitter l’état de nature pour la société civile et, ce faisant, lorsqu’ils instaurent des autorités « indépendantes » afin d’assurer que les lois de la nature ne soient pas violées. C’est pourquoi vous déclarez que moins il y a de gouvernement, mieux l’humanité se porte. Vous consentez toutefois à admettre que l’absence d’une autorité qui énonce des lois positives claires, qui ait un pouvoir coercitif et qui soit juge indépendant pour arbitrer les conflits entre les individus est utopique.

Bien. Très bien.

Vous amenez ici un autre concept fort plaisant : celui du droit à la rébellion et, conséquemment, celui du gouvernement responsable devant le peuple. Ainsi, le peuple peut et doit se rebeller et renverser l’autorité s’il JUGE que cette dernière agit de façon arbitraire, en violant donc, par la conception de ses lois et leur application par la force, la loi de la nature.

Nous voilà, cher monsieur, devant ce qui me semble être un terrible problème.

Le problème, c’est le peuple qui JUGE. Celui-là même que vous trouvez inapte à s’incarner en société civile sans qu’existe au dessus de lui une autorité pour l’arbitrer. Une autorité qui lui est redevable, certes, mais une autorité tout de même.

  • Qu’advient-il si le JUGEMENT du peuple est arbitraire quant au respect de la loi de la nature – et je crains fort qu’il ait de grandes chances de l’être si vous le croyez incapable de se gouverner sans gouvernement?
  • Est-ce à dire que la loi de la nature consiste en la loi de la majorité, celle-là même qui a de fortes chances d’être arbitraire dans ses jugements?
  • Si par la majorité s’exprime toujours une voix rationnelle, pourquoi, alors, envisager qu’elle doive se rebeller contre l’autorité?
  • Si la légitimation du gouvernement passe par le consentement tacite de la majorité à travers l’accession à la société civile par la propriété privée, comment, alors, se rebeller sans retourner à cet état de nature dont le respect de la loi nous a amené à la société civile?

Monsieur Locke, beaucoup, aujourd’hui, vous voient comme l’aïeul originel de la liberté humaine et du gouvernement responsable. On admire, dans votre pensée politique, le rejet de l’autorité arbitraire grâce au jugement des hommes. Parallèlement, on dit de Hobbes qu’il est pessimiste et qu’il accepte le despotisme du Léviathan comme seule façon pour l’homme de se gouverner collectivement et de sortir de sa méfiance envers les autres qu’induit son état de nature et son unique intérêt à la survie personnelle. On vous pose en opposition à cela avec votre gouvernement responsable. Pourtant, je vois derrière chacun de vos mots l’ombre de ce Léviathan hobbesien qui jamais ne s’efface. Il s’incarne tantôt dans le jugement de la majorité quant à l’autorité qui l’amène à se rebeller contre elle. Il s’incarne, par extension, dans les lois de la nature elles-mêmes. Si on admet que la majorité populaire en donne le sens par sa perception de ces dernières qui soit supérieure à celle de l’autorité à laquelle elle a pourtant consenti tacitement, les lois de la nature elles-mêmes deviennent arbitraires, car elles n’existent que par l’interprétation qu’on en fait collectivement. L’arbitraire ne disparaît pas, et le despotisme du Léviathan est toujours là. On tourne en rond, et Hobbes a encore raison.