John Gomery

Disons-le franchement et sans détour : tenter de comprendre l’univers politique ou de concevoir une stratégie politique basée sur la bonne foi des autres acteurs et leur fidélité à des impératifs moraux relève d’une grande naïveté, hélas aussi émouvante que stérile.

C’est malheureusement le cadre réflexif qu’adoptent bon nombre de citoyens pour analyser et porter un jugement sur les différents événements politiques de notre monde. C’est, plus dramatiquement encore, ce que semble vouloir faire le mouvement souverainiste d’ici 2018 pour arriver au pouvoir. J’en appelle non pas au cynisme, mais au réalisme politique pour remettre les pendules à l’heure. C’est le pouvoir que nous devons conquérir, davantage encore que les coeurs. Je m’explique…

C’est non pas en terme de pureté morale que l’on doit penser la dynamique politique d’un pays ou d’un regroupement de pays, mais en terme des intérêts des diverses parties prenantes. J’établis-là une différence majeure entre développer un système d’idées politiques, ce qui fait appel à la morale, et développer une stratégie visant à gagner une joute politique, et donc à prendre le pouvoir pour mettre en oeuvre des mesures qui soient cohérentes avec le système d’idées que nous avons développé, ce qui fait appel – Ô! horreur – à la ruse. Il y a, en politique, la fin (les idées) et les moyens (la stratégie). C’est pourquoi hier, dans mon billet commentant l’épisode de la visite de Marine Le Pen au Québec, je ne faisais que peu de cas du rejet dédaigneux de la classe politique à son endroit. J’eus été immensément surpris et incrédule, sachant l’aura entourant le nom de Le Pen et la marque de commerce du Front National, que quelque parti que ce soit souhaite la rencontrer officiellement, malgré que tous, exception faite du Parti Libéral du Québec, partagent à divers degrés des préoccupations communes avec le programme frontiste. Qu’y aurait-il eu à gagner à prendre un tel risque? Malgré la curiosité de la population à l’égard de la personne, de son discours et des raisons de sa visite d’ailleurs toujours obscures, le risque de lynchage médiatique découlant d’une rencontre officielle ainsi que celui de se retrouver marqué au fer rouge des stigmates indélébiles qui en résulteraient était beaucoup trop grand pour que le jeu en vaille la chandelle. Les intérêts des partis étaient assurément mieux servis par une approche prudente et une prise de distance claire entre ces derniers et la visiteuse. Il n’y a pas là matière à s’émouvoir quoi qu’on en pense, quoi qu’on en dise.

Dans le même esprit, il n’y a pas lieu de s’étonner de la fermeture de Québec Solidaire à former une coalition avec le Parti Québécois en prévision de 2018. Ce parti politique doit une grande partie de sa popularité à la pureté morale que lui permet son rôle de troisième opposition et de parti rassemblant presque exclusivement une élite métropolitaine élevée aux grains des modes idéologiques universitaires. La pureté morale qui fait la marque QS exclu bien entendu toute forme de compromis. Pour Québec Solidaire, accepter d’affadir son programme pour favoriser une coalition relève, à deux ans et demi des prochaines élections générales, d’une dilution de leur image de marque qui ne pourrait qu’être nuisible pour l’attachement des sympathisants envers leur parti. Qui plus est, on voit mal comment une formation politique qu’on suppose habitée de l’ambition de croître en importance pour conquérir un jour le pouvoir se risquerait à une telle capitulation idéologique à ce moment-ci du mandat de la législature actuelle. Il convient toutefois de remarquer que derrière l’apparente pureté idéologique de QS se cache la dose nécessaire de ruse pour nuire au progrès, même partiel, des idéaux que ce groupe politique défend au profit d’une soif de pouvoir.

La même observation doit se faire au sujet de la Coalition Avenir Québec. Les points de convergence entre ce parti et le Parti Québécois sont nombreux, exception faite de la question nationale. Pourtant, on voit mal l’union se concrétiser à court terme, malgré qu’un jeu de séduction semble s’installer sous les voûtes de l’Assemblée Nationale si l’on en croit la multiplication des points de presse communs entre les deux partis. En effet, pour qu’une coalition soit envisagée, il faudra qu’il soit minuit moins une et que les sondages montrent clairement que l’une et l’autre des parties de la coalition potentielle soit devant le fait quasi accompli : sans alliance, c’est le monopole libéral qui se poursuit. Il serait surprenant que nos assistions à cela avant 2018, même si on suppose qu’une grande quantité de Québécois préféreraient cela à un triomphe libéral face à une opposition fragmentée.

Prendre en ligne de compte que la principale motivation des acteurs politiques sur une scène donnée consiste en la défense de leurs intérêts respectifs bien avant l’altruisme, la bonne volonté et la pureté morale est donc impératif si l’on veut lever la brume de l’incohérence dans laquelle semblent parfois baigner nos politiciens. Il convient de toujours garder cela en tête lorsque l’on se nourrit d’information, et de faire preuve de scepticisme lorsqu’on constate qu’on nous présente des faits de façon tendancieuse de sorte à ce que l’on juge la pièce de théâtre politique selon des impératifs moraux indiscutablement vertueux. Il s’agit non pas de devenir de machiavéliques citoyens cautionnant une politique de psychopathes immoraux, ni d’ailleurs de sombrer dans des délires complotistes paranoïdes, mais d’être simplement capables de prendre les distances nécessaires pour voir les choses pour ce qu’elles sont, et non pour ce qu’elles prétendent être.

L’importance de cette approche analytique vaut aussi pour tout mouvement politique cherchant à se réaliser, et je réfère ici sans aucune subtilité au mouvement indépendantiste. Il faut penser le projet de pays et le processus pour y parvenir bien sûr dans les limites de la légitimité que confère le droit international, mais sans jamais oublier que les bâtons dans nos roues seront innombrables et qu’il est improbable que quelque acteur politique que ce soit qui ait à perdre quoi que ce soit advenant l’indépendance fasse preuve de quelque bonne foi que ce soit dans son entreprise pour bloquer le projet. C’est à cela qu’il faut être prêt. Croire en la bonne volonté de l’un et de l’autre, c’est d’assoir notre stratégie sur de bien fragiles bases et de nous condamner à l’échec avant même d’avoir commencé. Jacques Parizeau avait compris cela : il était prêt à faire face à la plus cacophonique des musiques avec l’assurance calme du capitaine qui sait la mer qu’il aura à traverser et qui s’est doté du bon navire pour ne pas faire naufrage. C’est cela, maintenant, qu’il faut faire : se doter du bon navire. Et ça commence par le réalisme.