Le chef orphelin

Le weekend dernier a vu l’émergence médiatique d’un nouveau regroupement politique qui veut à moyen terme, on s’en doute, se constituer en parti provincial. Cet appel émouvant aux « orphelins politiques » par l’avocat Paul Saint-Pierre Plamondon, co-fondateur du groupe Génération d’Idées avec Mélanie Joly, veut « ramener l’idée du progrès social au Québec », pour reprendre les mots qu’il a lui-même utilisés dans une entrevue qu’il a donnée au magasine L’Actualité à la sortie de son livre Les Orphelins Politiques en 2014. Ramener le progrès social en regroupant les orphelins politiques… Il va sans dire que maître Saint-Pierre Plamondon possède l’art de manier les formules rassembleuses. Mais qu’y a-t-il derrière cette tendance du Québec à se fragmenter toujours davantage?

Les malaises citoyens soulevés par Saint-Pierre Plamondon dans le livre à la base de son mouvement politique et justifiant à ses yeux la création d’un autre parti provincial n’ont toutefois rien d’original. Il s’agit de positions en voie de devenir classiques tant le Québec sent son univers politique lui échapper.

Pour Saint-Pierre Plamondon, l’obsession souverainiste nuit à la société québécoise, qui serait naturellement progressiste (lire « de gauche »), et le peuple en serait la première victime. Je défend, pour ma part, une toute autre vision : l’apathie politique québécoise est due, en grande partie, à l’incapacité de la collectivité à prendre le pouvoir. Je m’appuie, pour justifier cette position, sur un principe énoncé par Duverger dans les années 50 concernant la propension marquée du système électoral uninominal majoritaire à un tour, c’est-à-dire celui utilisé au Québec, à favoriser le bipartisme. On comprend pourquoi en observant la scène politique actuelle. Depuis que l’indépendance nationale est passée d’une idée à un projet politique concret incarné par un parti, les québécois sont en mesure de voter en prenant en considération la question nationale dans leur choix. Cela fonctionnait assez bien avec une scène occupée par deux partis polarisés autour de cette question : le PLQ et le PQ. Il convient de rappeler qu’avant que cette dualité ne s’installe, une autre dualité existait : l’Union Nationale et le PLQ se sont affrontés jusqu’en 1960 en se polarisant autour de l’axe progressisme (PLQ) versus conservatisme (Union Nationale). La période de transition d’un bipartisme à l’autre fut faite de schismes entre des factions de l’Union Nationale et des Libéraux autour de la question nationale, de l’émancipation du Québec et de sa place au sein de la fédération. Le débat s’est repositionné. L’offre conservatrice québécoise s’est éteinte et le débat s’est déplacé entre les fédéralistes (PLQ) et les souverainistes (PQ).

On pourrait croire, et j’imagine que c’est la lecture que fait maître Saint-Pierre Plamondon, qu’une nouvelle transition est en cours. Le bipartisme a lassé les québécois, qui se répartissent maintenant entre le PLQ, le PQ, la CAQ et QS. Il constate, à raison, que l’offre politique au Québec est fortement déséquilibrée et que le clivage autour de la question nationale favorise un monopole libéral. Plusieurs font ce constat, et j’en suis. L’existence de la question nationale est-elle toutefois le problème? Voilà où je diverge et où Duverger vient à ma rescousse. Le monopole libéral me semble non pas dû au fait que les québécois tiennent à ce que l’on abandonne le pesant projet indépendantiste, mais bien à leur division entre trois partis politiques franchement nationalistes, alors que le PLQ récolte un appui quasi soviétique de la part des communautés culturelles et des anglophones davantage préoccupées par s’opposer massivement à tout projet d’émancipation du Québec plutôt que de s’engager positivement dans la vie démocratique de la nation au sein de laquelle ils vivent en considérant un comportement politique plus réfléchi.

Que nous propose le jeune avocat? Un parti de gauche nationaliste, mais non souverainiste. Une version centre-gauche de la CAQ. Ou bien une version non-souverainiste et plus centriste que QS. Je vois mal comment cela soulagera les québécois du fardeau que constitue la perpétuation du règne libéral malgré que la majorité vote contre ce parti. Le sentiment de l’orphelin politique vient-il du fait que les gens ne se reconnaissent plus dans les partis politiques actuels ou bien du fait que la fragmentation du vote francophone ouvre la porte à une gouvernance dans laquelle la majorité québécoise ne se reconnaît nullement?

Il existe un certain consensus au Québec autour de la question du nationalisme. Environ 60% des gens ayant été voter en 2014 ont choisi un parti à tendance nationaliste, et environ 40% ont choisi un parti ayant bâti une grande partie de son identité des 30 dernières années en opposition au mouvement nationaliste québécois. Un sondage récent révélait que plus de 70% des électeurs du PLQ appartenaient à des minorités établies au Québec. Ce sont des faits qu’il est certes désagréable de nommer, mais il n’en sont pas moins pertinents et témoignent de l’existence bien réelle de deux solitudes socio-politiques au Québec. Une qui est plurielle dans son identité mais unie contre l’émancipation de l’autre, qui est plus homogène mais qui ne cesse de s’atomiser en multipliant les factions politiques dans un système qui favorise le bipartisme et, conséquemment, la polarisation des électeurs autour d’un axe idéologique très précis, en l’occurrence la question nationale. De plus, il convient de faire remarquer que les appuis à l’indépendance nationale se maintiennent globalement autour des valeurs qu’on observait au déclenchement du référendum de 1995, qui fut à un cheveu d’être l’aboutissement de l’émancipation du Québec, son arrivée à l’âge adulte, la mise au monde d’un pays. La proposition de M. Saint-Pierre Plamondon me semble donc très peu à propos. On comprend toutefois qu’elle sera séduisante pour beaucoup, tant l’appel fait par l’orphelin en chef ne réfère à aucune prise de position forte, mis à part l’existence d’une déconnection entre la population et son univers politique.

Le problème est beaucoup plus simple. D’abord, acceptons qu’en démocratie, nous sommes condamnés à agréger d’une manière ou d’une autre les préférences individuelles pour former une grande préférence collective, incarnée théoriquement par le gouvernement élu, et satisfaisant idéalement la majorité de la population. Oublions un instant notre désir de trouver un parti qui nous convienne à 100%, considérons que de nous investir dans une organisation politique nous forcera au compromis, que cela est sain et que la modération qui en résulte est un bienfait pour la stabilité de nos sociétés. Une fois cela fait, considérons la loi de Duverger, et le fait que les partis politiques agissent dans leur intérêt. Il y a fort à parier, si nous évitons de déséquilibrer outrageusement l’écosystème partisan actuel, que nous cheminions présentement vers une agrégation naturelle de l’offre politique non-libérale, celle, donc, qui fédère la vaste majorité que constitue le Québec francophone. Je crains que le projet de M. Plamondon ne soit qu’une pierre de plus dans le marasme qui nous fait tous sentir orphelins à divers degrés.

À jouer trop habilement avec l’idée très actuelle selon laquelle les « vieux partis » ne nous représentent plus, qu’ils sont figés dans le béton, qu’ils nécessitent trop de compromis pour nous satisfaire, à surfer sur cette tendance d’une citoyenneté qui s’étiole au profit d’une célébration des singularités individuelles, en proposant un projet flou et basé sur un malaise politique mal nommé qui résulte de l’inadéquation entre le mode de scrutin du Québec et la configuration de l’offre politique qu’on y trouve, nous creusons, il me semble, notre propre tombe nationale : nous nous condamnons à une incapacité grandissante à établir une direction politique et un projet de société qui soient cohérents pour notre nation. Paradoxalement, à trop se refuser au compromis quant à nos préférences individuelles pour répondre à un malaise collectif, nous favorisons, je le crains, notre désinvestissement de la chose publique et le maintient à relativement long terme du règne libéral. Ne courons-nous pas ainsi encore plus rapidement vers l’orphelinat? Il serait important que les « orphelins politiques » y réfléchissent.