Attawapiskat

Radio-Canada annonçait aujourd’hui l’instauration de l’état d’urgence chez les Attawapiskat, première nation amérindienne du nord de l’Ontario. On s’attend à ce que la suite de ce genre de nouvelle soit composée de la description d’un quelconque désastre naturel. Dans ce cas-ci, la fin de la nouvelle glace le sang et laisse quiconque doté d’une once de sensibilité dans un état de stupéfaction durable. C’est non pas une catastrophe naturelle qui s’abat sur cette communauté, mais une catastrophe qu’on dira psychosociale : on dénombre pas moins de 39 tentatives de suicide depuis le 1er mars dernier. Le conseil de bande demande de l’aide à Ottawa.

Ce ne sont toutefois pas les sciences du comportement qui peuvent nous aider face à cette situation, pas plus qu’elles peuvent nous aider, par exemple, à expliquer pourquoi près de 25% des occidentaux souffrent de dépression majeure ou de trouble anxieux généralisé. Les pistes de réponse pour comprendre comment un si haut pourcentage d’une communauté qu’on suppose pourtant densément tissée peut en venir à vouloir attenter à sa vie se situent à une autre échelle que celle de l’individu. La sociologie fournit, quant à elle, un certain nombre de réponses avec son concept du suicide anomique : le phénomène de vouloir mourir suite à la désintégration complète de nos repères culturels. Je crois toutefois que le cas des peuples autochtones au Canada peut bénéficier d’une analyse politique et que cette dernière étoffera immensément les larmes que nous versons en évoquant notre impérialisme culturel psychopathe d’européens du nord. En effet, les désastres humains réguliers des communautés autochtones du Canada nous ramènent à un problème remontant aux origines de la fédération canadienne.

Un premier aspect de cette crise frappe l’observateur : le conseil de bande, face à une communauté préférant mourir que vivre, demande l’aide du gouvernement fédéral. Le réflexe semble étrange à quiconque ne connaît pas bien la dynamique constitutionnelle qui entoure les peuples autochtones au Canada, et cet étonnement mérite que l’on s’y attarde. Que diable peut faire de plus qu’un autre gouvernement le fédéral face à un problème de ce genre?

La lecture des alinéas sous l’article 91 de la Loi constitutionnelle de 1867 permet de jeter un éclairage essentiel pour saisir l’ampleur et la racine du problème autochtone au Canada. On y apprend, comme je l’ai déjà mentionné sur ce blogue, que les Indiens sont de juridiction fédérale. Comme je l’ai déjà aussi mentionné sur ce blogue, je n’ai pas connaissance d’un autre peuple qui…

Premièrement, soit identifié comme étant d’une quelconque juridiction Deuxièmement, soit associé au pouvoir (ou devoir) de dépenser d’un niveau de gouvernement spécifique Troisièmement, soit, conséquemment, mis dans une situation constitutionnelle telle qu’il puisse se retrouver périodiquement au coeur de conflits fédéraux/provinciaux à savoir qui devra en prendre la responsabilité

Au-delà de l’agonie culturelle qu’on évoque toujours en larmoyant « à la Justin » lorsqu’on veut se flageller de notre vilenie historique, il faudrait se demander comment on peut même penser espérer réintégrer un jour les premières nations dans la société canadienne ou québécoise si on ne commence pas par leur redonner une quelconque dignité politique en les libérant de leur statut d’incapables sous tutelle fédérale.

La question autochtone se réglerait bien plus efficacement et surtout d’une façon beaucoup plus définitive en effectuant les réformes constitutionnelles qui s’imposent qu’en signant des ententes à coup de milliards qui font qu’ultimement tous se sentent otages des autres.

Mais, j’oubliais… Réformer la constitution canadienne… N’est-ce pas là ce qui engendre l’excitation de regrettables pathos sécessionnistes?

Rangez donc votre enthousiasme. Les premières nations ne gagneront pas de sitôt leur dignité politique au sein du Canada. Leur malheur fait trop partie de l’identité canadienne pour qu’on cesse de l’instrumentaliser. La pierre d’angle de la grande solution à leur misère (un changement constitutionnel) est trop risquée pour la canadian unity pour qu’on y songe sérieusement. On pourra même dire, en poussant un peu, que tout ça, au fond, est peut-être aussi de la faute des indépendantistes, comme la corruption au Québec.

Je le dis et le répète encore ici ce soir : que personne ne s’imagine que le Canada est un pays de tolérance et de respect de la diversité et de la dignité des minorités. Le Canada choisi judicieusement ses minorités dignes de considération, davantage préoccupé par la stabilité que lui procure sa rigidité constitutionnelle que par les bons sentiments qu’il laisse voir. Rassurez-vous toutefois, des milliards seront distribués, des larmes seront versées et des commissions pondront de longs rapports pour bien des décennies encore. N’est-ce pas franchement triste?