Tom-Thomas

Il y a peu de temps, Camil Bouchard et Paul Saint-Pierre Plamondon (PSPP) lançaient simultanément dans les journaux des appels à remettre aux calendes grecques le projet indépendantiste et à miser sur la bonne vieille gauche pour enfin déjouer le Parti Libéral du Québec, en première position des sondages malgré les scandales relatifs à la corruption et leur gouvernance pour le moins discutable. L’argument était à peu de choses près le même pour les deux : une personne de gauche indifférente au projet de souveraineté n’a pas de choix et cela ouvre la porte au PLQ.

Contexte

Camil Bouchard ne faisait que lancer un appel à l’abandon du projet d’indépendance. PSPP proposait lui la formation d’un mouvement qui, on s’en doute, deviendrait éventuellement un parti politique, parti qui promettait d’enfin offrir au Québécois moyen ce qu’il voulait, soit une option provinciale de gauche qui souhaitait rester au sein de la fédération. Bien que la lecture de la scène politique par PSPP était au mieux discutable et qu’on voyait franchement mal comment une fragmentation supplémentaire de l’offre politique pouvait bénéficier à qui que ce soit d’autre qu’à ce PLQ dont même une troublante médiocrité ne peut éroder les appuis, elle a tout de même fait couler quelque peu d’encre.

Aujourd’hui pourtant, au lendemain d’une victoire écrasante du Parti Québécois dans Chicoutimi, c’est l’annonce de velléités de fonder un NPD-Québec qui surgit dans les médias, avec, pourquoi pas, Tom/Thomas en poste pour nous séduire de sa proprette barbe. Aucune information ne nous permet pour le moment d’établir un lien entre le mouvement des Orphelins Politiques de PSPP et cet appel à fonder un NPD-Québec. Il est difficile toutefois de ne pas établir de parallèle entre les deux. Quels seraient les effets de la fondation d’un NPD-Québec?

Quelques scénarios sont à envisager selon l’angle que nous privilégions dans notre lecture des comportement électoraux des Québécois. Dans leur livre Le comportement électoral des Québécois, Éric Bélanger (Université McGill) et Richard Nadeau (Université de Montréal) décrivent clairement que, bien que plusieurs variables déterminent les choix électoraux des citoyens du Québec, deux sont véritablement structurantes : l’axe de la question nationale et l’axe de la gauche et de la droite. Cette organisation idéologique structurant les choix politiques des gens d’ici correspond au fameux graphique que l’on voit après avoir répondu aux questions de la Boussole Électorale radio-canadienne. Cette dernière situe chaque parti politique autour des deux axes et, suite à nos réponses à ses questions, nous montre où nous nous situons personnellement dans cet univers idéologique par rapport aux partis qui nous demandent leur appui.

L’exercice est toujours intéressant, et j’ai connaissance de plusieurs amis et connaissances qui ont été surpris, parfois, de voir avec lequel des partis ils avaient le plus d’accointances. Il est, à ce titre, un outil d’éducation démocratique et politique extraordinaire. Il souligne d’autre part qu’un certain nombre de gens, ceux qui sont étonnés de leurs résultats, ne décident pas de leur appui politique selon ce modèle classique des deux axes structurants de la politique québécoise.

Je propose de mettre en relation cette présence de deux axes structurants notre comportement politique avec notre système électoral uninominal à un tour. Il est généralement admis en science politique et dans le monde des gens se spécialisant en design électoral que ce système qui est le nôtre favorise sinon le bi-partisme, au moins la tendance des différents partis, s’il y en a plus que deux, à se coaliser officiellement ou officieusement, de sorte à simuler le bi-partisme. Je souligne que dans l’histoire politique du Québec depuis 1867, la scène partisane s’est, jusqu’à tout récemment, organisée autour d’un seul des deux axes décrits plus tôt, le second devenant sinon absent, du moins extrêmement secondaire par rapport à l’autre.

Ainsi, entre 1867 et la décennie 1960, la scène politique québécoise était constituée d’une offre politique qui se polarisait très fortement autour de l’axe gauche/droite, libéral(gauche)/conservateur(droite). La force de cette polarisation dominait à l’époque de beaucoup sur celle autour de l’axe nationaliste pour une raison fort simple : la question nationale n’avait pas encore émergé comme déterminant politique mature. En effet, aucun parti politique important ne proposait l’indépendance nationale pour le Québec. Or, la décennie des années 1960 voit une double dynamique s’installer. D’une part, on voit l’émergence du mouvement indépendantiste : des petits partis indépendantistes naissent de scissions au sein des deux grands partis. D’autre part, on voit un étiolement de la droite québécoise et, conséquemment, l’estompement de l’axe gauche/droite comme variable structurante des comportements électoraux.

Lentement mais sûrement, le dualisme PLQ/Union Nationale (gauche/droite) s’est fragmenté, réaligné, et un nouveau dualisme est apparu : PQ/PLQ (indépendantiste/fédéraliste). Les Québécois sont passés d’un axe idéologique à l’autre. Tout allait bien, donc, car mis dans le contexte de notre système électoral uninominal à un tour, nous restions dans le bipartisme et, conséquemment et harmonieusement, dans la polarisation autour d’un seul axe, celui de la question nationale, offrant deux pôles : fédéralisme et souverainisme.

Actuellement, toutefois, on observe un déséquilibre entre notre système électoral et la scène partisane. La multiplication des partis a fait réapparaître l’axe gauche/droite de son silence relatif des 40 dernières années et aujourd’hui, un mode de scrutin taillé sur mesure pour bien fonctionner dans un univers bipartite et bipolaire, se voit confronté à un univers multipartite et quadripolaire (gauche-droite/fédéralisme-nationalisme). Déséquilibre donc.

Déséquilibre malaisant, d’ailleurs, et d’autant plus malaisant qu’il encourage ce clivage politique entre le Québec francophone et le Québec non-francophone, le premier étant assez largement favorable sinon à l’indépendance, au moins au nationalisme, le second s’opposant systématiquement à ces deux idées. Le premier groupe se divise entre le PQ, QS et la CAQ. Le second n’a qu’une option, le PLQ, qu’il appuie soviétiquement.

Quel serait l’effet d’un NPD-Québec dans ce paysage politique?

  1. Une fragmentation et division du vote fédéraliste qui permettrait possiblement, si le nouveau parti qui se promet de gauche fédéraliste réussi à fédérer assez de votes traditionnellement alloués au PLQ, à envoyer littéralement en quarantaine le pathétique parti actuellement au pouvoir. Il permettrait au PQ de pouvoir espérer reprendre les commandes du gouvernement sans s’encombrer d’une alliance hasardeuse, mais actuellement nécessaire.

  2. Il attirerait cet électorat pour qui la question nationale n’est que peu pertinente et qui considère comme une contingence l’état auquel ils appartiennent, tant qu’il est « progressiste » (lire « de gauche ») ou qu’il semble l’être, cet électorat post-national qui se cache chez les Solidaires et au Parti Libéral du Canada et qui ne manque pas une occasion de pointer avec dédain ce qu’il considère comme étant le racisme latent chez les nationalistes. Il affaiblirait possiblement QS en plus du PLQ.

  3. Il pourrait, s’il attirait des appuis assez substantiels pour dominer, c’est-à-dire la majorité des votes du PLQ et une certaine frange de QS, enfoncer les derniers clous dans le cercueil du projet politique de l’indépendance telle qu’on le conçoit aujourd’hui. Certains en rêvent, on le devine.

Chose certaine, l’apparition de ce joueur bousculerait la scène confuse d’aujourd’hui. Elle pourrait rééquilibrer les choses, en divisant les fédéralistes assez pour qu’ils perdent le monopole du pouvoir politique au Québec. Elle pourrait aussi favoriser le coming out des orangistes cachés à QS et dans d’autres partis, cette gauche mal à l’aise avec tout ce qui n’emploie pas le langage désincarné du libéralisme socio-culturel.

À suivre…