L'émouvant duo L’humoriste Guy Nantel, rendu célèbre par ses vox-pop politiques franchement drôles bien qu’un peu cyniques, s’est attiré cette semaine les foudres de Simon Jodoin, rédacteur en chef au journal Voir, après avoir publié sur sa page Facebook la surréaliste photo de Justin Trudeau et Mélanie Joly littéralement déguisés en Sikhs. Nos deux roucoulantes beautés fédérales s’étaient parées de leurs plus beaux atours pour célébrer le Vaisakhi sur la colline parlementaire et offrir aux Sikhs canadiens le pardon officiel du Canada pour avoir chipoté avec l’accueil de naufragés sud-asiatiques en 1914, à cause des règlements d’immigration de l’époque.

Qu’on s’excuse 102 ans après l’événement, peu me chaut. Que notre élégant duo postnational se déguise pour l’occasion me fait toutefois rire bien fort dans ma barbe. Il s’agit à mes yeux d’un énième numéro désespérément publicitaire du grand cirque de la bien-pensance contre laquelle nul ne peut se prononcer au risque d’être définitivement classé dans le camp au moins des détestables, sinon des dangereux. Visiblement, Guy Nantel fait la même lecture de l’événement que moi, puisqu’il  partage sur son mur Facebook une photo de la célébration montrant Trudeau et Joly en commentant, plus amer que je ne l’étais ce jour-là : « Ça a l’air qu’on est rendus là. »

Guy la Sorcière

Il n’en fallait pas moins pour que deux passions simultanées se déchaînent. La première s’est pointée le bout du nez sous la publication de Guy Nantel : il s’agit de la passion appelée « niaiserie raciste ». Cette passion existe bel et bien, chers amis. Il existe des gens pour qui toute forme de couvre-chef fait de tissus est le signe de l’appartenance à un état maléfique nommé Musulmanie dont les habitants, habillés de bombes et prêts à nous infiltrer à travers des vagues de réfugiés, sont de connivence avec notre premier ministre pour nous islamiser. Bien entendu, je procède ici à une grossière caricature de la « niaiserie raciste ». Certains illuminés, un groupe assez restreint mais très « vocal », ayant à leur disposition beaucoup trop de temps libres s’évertuent tout de même sur les réseaux sociaux à répandre des énormités basées sur une compréhension sommaire, voire inexacte, de phénomènes complexes. À ce noyau dur de commentateurs excessifs s’ajoutent les réponses d’une foule bigarrée. Des gens pompettes qui divaguent avec un peu trop d’enthousiasme, des ados excités… Et dans le lot, il y a des gens qui ne sont aucunement des chantres de la niaiserie raciste et qui sont pourtant amalgamés à cette dernière, pour reprendre l’expression chère à une certaine gauche, simplement parce qu’ils critiquent l’ouverture apparente de Trudeau ou qu’ils questionnent raisonnablement notre obsession diversitsire par reniement de soi.

S’en suit le déclenchement de l’autre passion : celle du grand tribunal de la bien-pensance. Je l’aime celle-là. J’en parle sans cesse, et je ne semble pas prêt à cesser de le faire tant elle s’excite régulièrement, toute drapée de vertu qu’elle est et changeant quotidiennement de masque à mesure que l’actualité lui permet de le faire. Les sbires du grand tribunal – et je spécifie je ne vise pas Simon Jodoin ici, ce dernier m’apparaissant en général plus nuancé qu’il ne l’a été dans l’affaire Nantel – s’injectent d’autant de peur que les chantres de la niaiserie raciste, et de la même peur : la peur des méchants. Ils n’ont simplement pas la même façon de définir la méchanceté. Ils ont toutefois en commun de la voir partout, et surtout de se nourrir d’en sentir la menace planer au-dessus de nos têtes en permanence, menace risquant de s’abattre sur nous s’ils abaissent ne serait-ce qu’une seconde leur vigilance. Les juges du grand tribunal ont toutefois un avantage de taille : ils ont la gauche universitaire et une vaste part de l’élite médiatico-intellectuelle de leur côté pour les légitimer. Ces derniers se montrent infiniment complaisants à leur égard et leur pardonnent grand nombre d’écarts lorsque ceux-ci sont fait au nom du bien. Ils se rencontrent parfois, ces sbires et l’élite qui rêve d’être comme eux, au détour d’une manifestation, criant des slogans indignés, rêvant d’avoir vécu en Argentine en 2001 et d’avoir résisté au Consensus de Washington lance-pierre à la main.

Eux savent. Ils ont la connaissance de leur côté. Et ils s’opposent à l’ignorance des abrutis chantres de la niaiserie raciste, dont ils expliquent l’existence par leur exposition aux médias de masse et au contrôle qu’exerce sur leurs esprits le 1% malveillant par le biais de journaux tordant la réalité de manière à les discréditer et à permettre la perpétuation de la soumission des esprits de la masse irréfléchie aux diktats d’une élite psychopathe. Leurs pulsions libidinales d’indignés ISO9001 doivent toutefois, pour se justifier, entretenir l’idée que plane sur nous ce danger que seuls eux voient, celui d’un genre de retour au fascisme à cause de l’intolérance des masses abruties.

Il faut, pour cela, chasser les sorcières et les exhiber aux quatre points cardinaux comme des symboles vecteurs de racisme sensés prouver que la haine de l’autre bouillonne et qu’il faut lutter quotidiennement pour l’oblitérer. C’est comme ça que Guy est devenu une sorcière.

Il avait bien travaillé à son procès il faut dire, en ayant osé aborder avec cynisme l’étrange mouvement étudiant du printemps 2015, cette tentative de re-make du printemps érable ayant donné lieu aux plus étonnantes démonstrations de certains groupuscules étudiants injectés de quelques professeurs sur leur retour d’âge. C’est le genre de chose qu’on ne peut, hélas, pas faire. Il l’a fait et grand mal lui en prit. L’oeil inquisiteur du tribunal de la bien-pensance attendant l’incartade fatidique pour se déchaîner à son égard.

Parce que Guy Nantel croit donc légitime de montrer l’aspect absolument surréaliste et franchement abrutissant de la démonstration de marketing politique de Trudeau et Joly, parce qu’étant une personnalité connue, toute sorte de gens le suivent sur les réseaux sociaux et finalement parce que, conséquemment, la niaiserie raciste en a profité pour s’exprimer. Guy Nantel est maintenant vecteur d’intolérance et de racisme. Il devrait se la fermer. Pourquoi?

Parce que Pierre Desproges, philosophe moraliste bien connu, l’a dit : « Peut-on rire de tout? Oui, mais pas avec tout le monde. »

Eh bien voilà. Guy la sorcière rit avec les racistes. Il devrait se la fermer.

Ah oui? Vraiment?

La tentation totalitaire

Une des caractéristiques fascinantes des sbires du grand tribunal de la bien-pensance, c’est la tentation totalitaire. Elle s’observe extrêmement souvent lorsque le déchaînement se déclenche. On veut faire taire les hérétiques comme on attache les fous à leur lit : pour leur propre bien.

Étouffer la remise en question publique d’une mode politique détestable au possible, celle de la vacuité publicitaire et de l’étalage médiatique d’un généreux et irrésistible glaçage de bonnes intentions sous lequel se cache soit du vide, soit un troublant manque de volonté politique pour rendre les choses meilleures et fidèles à nos voeux pieux en fait maintenant partie. Pourquoi? Parce que les racistes niaiseux se sont pointés le bout du nez.

Leur existence, mise en conjonction avec les tentations totalitaires de nos sbires, rend au mieux stérile sinon carrément impossible la tenue de débats intelligents au sujet d’enjeux majeurs et de question dont les réponses vont très rarement de soi. La question de l’immigration en fait partie. La déréliction de la scène politique, polluée par notre obsession de la fête et du carnaval des bonnes intentions aussi.

Il faut, oui, savoir reconnaître la niaiserie raciste. Mais croyez-moi, il faut aussi prêter une attention particulière à ceux qui cherchent à faire taire tout ce qui ne danse pas la même danse qu’eux.

S’il fallait appliquer leurs préceptes, il faudrait, eux aussi, les faire taire considérant la quantité de message haineux que leurs adeptes envoient à gauche et à droite à ceux qu’ils désignent comme les méchants. Je ne suis pas certains qu’ils apprécieraient qu’on leur ferme le clapet.