Alain Finkielkraut
Le mouvement Nuit Debout a tout pour plaire. D’abord parce qu’il s’inscrit parfaitement dans l’air du temps. À la fois grande fête populaire et mouvement contestataire baigné d’indignation, ce sit-in installé surtout à Paris, Place de la République, attire en ses rangs une grande variété de fâchés institutionnalisés assoiffés de printemps. Au départ mû par un rejet de la Loi Travail proposée par Myriam El Khomri, la Nuit Debout s’est élargie et, on le devine, est devenue l’occasion de contester globalement les institutions politiques et le système économique d’aujourd’hui. Dans la nuit du 16 au 17 avril, Yanis Varoufakis, l’ex-ministre des finances Grec et spécialiste de la Game Theory ayant perdu à son propre jeu, s’est présenté à la foule pour s’adresser à elle a été accueilli en véritable héros. Plus tard, Alain Finkielkraut, soucieux d’aller écouter et jauger le mouvement par lui-même et non à travers du filtre médiatique, s’est fait immédiatement chahuter, insulter et expulser.

J’aime quand même la vie

C’est franchement lassant d’avoir quotidiennement l’occasion de constater l’ampleur du ravage intellectuel qu’induisent les dogmes idéologiques d’aujourd’hui. J’en viens, très honnêtement, à ne plus trop savoir quoi dire tant j’ai l’impression que jour après jour s’expriment les mêmes phénomènes socio-politiques que je m’efforce de remettre en question. Je pourrais parler d’autres choses. Vous savez, l’existence, généralement, me réjouis. Par exemple, je suis, comme Justin Trudeau, surexcité par l’informatique quantique (même si ce dernier l’a vulgarisée erronément). Je suis assoiffé de documentaires et de lectures parlant d’astrophysique. Je suis technologiquement et philosophiquement fasciné par le développement des intelligences artificielles. D’ailleurs, à ce sujet, saviez-vous qu’il y a quelques semaines, pour la première fois, la machine battait le champion du monde du jeu de Go?

Le Go, deux fois millénaire, est fort d’une tradition d’une immense richesse. Beaucoup plus ouvert que les échecs, les possibilités stratégiques sont innombrables et deux mille ans d’histoire n’ont pas encore permis à l’homme d’arriver au bout de son exploration des façons d’aborder une partie de ce jeu. On se souviendra, il y a quelques années, du premier ordinateur à avoir vaincu Gary Kasparov. Il s’agissait d’un exploit technologique dans le domaine de l’intelligence artificielle. L’horizon suivant était de développer une intelligence capable de vaincre les plus avancés des joueurs de Go de l’humanité. C’est maintenant chose faite : AlphaGo a battu Monsieur Lee. Que cela arrive était à prévoir. Une chose est toutefois remarquable. En quelques années, AlphaGo, parti de zéro, a acquis plusieurs millénaires de connaissances et de techniques du jeu de Go en jouant contre lui-même. Il en est venu à battre Monsieur Lee, plusieurs fois champion du monde, en utilisant des tactiques totalement nouvelles et innovatrices, jamais répertoriées dans les innombrables traités stratégiques existant aujourd’hui.

Ce genre d’événement rend le monde intéressant. Je ne suis, au départ, ni pour ni contre l’avènement d’intelligences artificielles. J’ai tendance à aborder la chose en me disant que sera sera – arrivera ce qui doit arriver. Ce qu’on en fera m’importe davantage, et c’est à ce titre que je ne vois ni comment, ni quand je me laisserai des questions philosophiques et existentielles extraordinaires auxquelles nous confrontent ce genre de développements technologiques.

À ce titre, les recherches du SETI me passionnent tout particulièrement et rejoignent d’ailleurs des préoccupations politiques importantes pour moi, notamment celle de la nécessité d’avoir quelque chose contre lequel se contraster si l’on veut former une identité collective cohérente et naturellement fédératrice. En ce sens, je vois mal comment l’humanité peut espérer arriver à dépasser l’horizon identitaire de la culture nationale et élargir sa cohésion à l’échelle planétaire sans avoir d’autre civilisation intelligente contre laquelle se définir. Loin d’être ésotérique, cela me semble s’inscrire en ligne du principe héraclitéen que « chaque chose contient en elle-même ce qui la nie ». Peut-être fais-je là une interprétation non orthodoxe de la pensée d’Héraclite, mais j’extrapole de ce principe de la nécessaire existence d’un contraire pour concevoir quelque chose l’importance du contraste dans la perception et, conséquemment, dans la définition des choses. Difficile donc pour notre civilisation de se constituer une identité planétaire sans qu’existe une autre civilisation contre laquelle nous définir. Les travaux du SETI m’intéressent donc grandement, de même que tout ce qui a trait à l’exploration spatiale. La quête d’une réponse à la question « sommes-nous seuls » et, par extension, la découverte de la possibilité d’établir un contact entre l’humanité et une autre civilisation intelligente relève de bien plus qu’une lubie d’amateurs de science fiction ou une fantaisie d’enfants.

Tout ça pour dire que le monde, en soi, ne me lasse nullement, et que les perspectives d’avenir pour l’humanité ne me découragent pas toutes.

Nuit debout… nuis debout?

Revenons toutefois à ce mouvement Nuit Debout actuellement en place à Paris. De Gaulle disait, dans une entrevue accordée en 1963 à Michel Droit : « Il faut le progrès, pas la pagaille! » Le Général serait bien désespéré de voir ce qu’est devenu aujourd’hui le progrès, ce progrès que de plus en plus de gens sont incapables de s’imaginer hors d’une rupture radicale d’avec l’ordre des choses. On croirait l’idée d’héritage devenue irréversiblement condamnable. La grande fête hypermoderne supporte de moins en moins le poids de l’histoire et rêve de table rase. Autant de tables rases, autant d’individus. Il s’agit de la liberté, nous dit-on, de l’ultime liberté, de l’ultime égalité.

Celui qui questionne cela, s’il le fait tout bonnement, se voit déconsidéré avec amusement. S’il le fait avec rigueur, puissance, sérieux et intelligence, il sera lynché.

Méditez donc là-dessus.

Je pensais écrire davantage sur cette affaire, mais mon esprit m’attire ailleurs et je n’ai plus envie, en cette magnifique journée, de répéter une énième fois combien nous devrions nous méfier des dérapages idéologiques qui s’installent dans l’air du temps et qui profitent de la sympathie de professeurs universitaires, supposés être gardiens du savoir libre.

Méditez, méditons, donc. La liberté d’aller Place de la République, oui, mais pas pour tout le monde. Pas pour Finkielkraut. Varoufakis, ça va. Celui qui est d’accord, ça va. Celui qui questionne? Dehors. Dehors le « facho »! Dehors le « sale juif »!

Je me contenterai donc cet après-midi d’écrire pour exprimer mon dégoût et ma révolte de voir et d’entendre une partie de l’élite intellectuelle – celle qui est dogmatiquement favorable à tout ce qui se rattache à l’indignation – s’adonner à toutes les contorsions possibles pour excuser une démonstration collective digne des plus sordides totalitarismes idéologiques.