Alexandre Taillefer Dans une société où le cynisme et le désengagement sont légion, il est important de ne pas oublier de saluer ce qui nous semble porteur d’espoir et d’optimisme. Je parle souvent de ma réticence face aux fantasmes de la table rase que partagent de plus en plus de citoyens, d’intellectuels et de militants en soif d’émotions fortes. J’ai tendance à croire que de s’inscrire radicalement en faux du monde dans lequel on évolue en espérant le faire progresser est non seulement assez vain, mais qu’il s’agit d’une tendance globalement néfaste si elle se répand trop allègrement. J’ai assez confiance en l’histoire pour présumer que, malgré l’imperfection des systèmes sociaux-politiques qui se sont lentement constitués et dans lesquels nous barbotons joyeusement aujourd’hui, il est probablement plus prudent de s’y investir corps et âme pour les améliorer que de souhaiter les jeter par terre. Il y a en ce sens dans le progrès, à mes yeux, une composante conservatrice nécessaire pour que nous n’agissions pas, au regard de l’histoire qui s’écrit, comme des chiens fous bien amusants, mais franchement peu constructifs, mais plutôt comme une unité civilisationnelle cohérente et intelligente.

Mon texte d’aujourd’hui s’inscrira non pas dans une critique des tendances morbides de notre époque, mais plutôt dans la mention enthousiaste d’un individu qui agit d’une façon absolument exemplaire quant au progrès de notre société, et j’ai nommé : Alexandre Taillefer.

Sympathique intervenant de l’émission Dans l’oeil du dragon, où des entrepreneurs et des inventeurs se présentent devant un panel d’investisseurs en moyens dans le but de les convaincre de devenir partenaires d’affaires, on l’a vu hier sur le plateau de Tout le monde en parle venir nous parler de sa compagnie Téo Taxi, lancée récemment dans les rues de Montréal. Téo Taxi, c’est le joueur qui a décidé de s’inscrire dans l’industrie du taxi montréalais non pas en cassant tout sur son passage comme Uber, mais d’une façon élégamment constructive, proposant un mieux à la fois pour les conducteurs (sous contrat, payés à l’heure, sans insécurité), pour les clients (grâce à une application intelligemment construite pour appeler un véhicule qui sera confortable, bien entretenu et propre) et pour la collectivité (une flotte 100% électrique). Voilà ce que j’appelle du progrès intelligent.

Je me souviens de Taillefer à l’époque où il faisait partie des dragons. Il était à ce moment – et est encore aujourd’hui – le président du conseil d’administration du Musée d’Art Contemporain de Montréal. Il avait alors accordé une entrevue à La Presse et y avait parlé de l’importance de l’art dans l’espace public. De sympathique, Taillefer était devenu à mes yeux franchement extraordinaire. Bien sûr, on pourra abondamment critiquer toute injection de fonds publics pour subventionner la créations d’oeuvres destinées à habiter la cité.

On parlera de gaspillage d’argent, soulignant que les services gouvernementaux sont victimes de coupures et que les infrastructures sont en piètre état. Le programme de dénationalisation du PLQ aura, à cet effet, bien réussi son coup. Il aura réussi à couper la société québécoise de toute aspiration à se projeter politiquement au-delà de ce que De Gaulle nommait « l’intendance », la gestion des petites affaires terre à terre de l’état, au détriment de la haute politique. Car l’art dans l’espace public, au-delà des considérations esthétiques, c’est aussi une manifestation noble du pouvoir de l’état dans la société qu’il chapeaute. L’art dans l’espace public, ça nourrit la nation.

Évidemment, on pourra questionner la valeur de l’art produit aujourd’hui, l’art contemporain. S’il ne suscite aucune unanimité quant à son esthétisme, il me semble nécessaire de souligner sa valeur anthropologique. En ce sens, nous devons, en tant que citoyens, attester de l’importance de laisser derrière nous des artéfacts qui témoigneront de l’étrangeté de notre époque. Contraster l’urinoir à l’envers de Marcel Duchamp avec une toile de Caspar David Friedrich en dit, en effet, assez long sur l’état des lieux. Les générations futures, avec la distance de l’histoire, auront matière à disserter abondamment sur ces contrastes saisissants et leur signification quant à l’état de l’humanité.

Bien sûr, Taillefer s’est inscrit publiquement comme assez franchement opposé au mouvement souverainiste québécois, un projet retardé et retardant pour notre société prétend-t-il. Cela ne m’empêche pas de l’aimer. Ce que cet homme apporte à la société québécoise m’amène à lui pardonner ce désaccord et à ne lui en tenir aucune rigueur tant et aussi longtemps qu’il ne se transformera pas en activiste anti-nationaliste. Pour l’instant, l’implication de M. Taillefer dans la vie de la cité s’inscrit généralement en assez droite ligne avec les intérêts de la nation québécoise. Peut-être l’ignore-t-il, mais un Québec pays lui apporterait bien davantage que cela ne le limiterait.

Son projet Téo Taxi, mené en parallèle de son acquisition de Taxi Hochelaga et son projet de remplacer la flotte actuelle par 500 véhicules électriques bleus et blancs qui seraient construits ici, au Québec, me semble un parfait exemple illustrant qu’une évolution positive et rapide est possible lorsqu’on accepte de s’inscrire dans le monde tel qu’il est.

Les fédéralistes diront qu’il est, aussi, un parfait exemple que le Québec n’est pas coincé dans le Canada et que la question nationale est une vaine perte d’énergie. Je leur répondrai qu’au contraire, il me semble que les projets de Taillefer sont plutôt une extraordinaire démonstration qu’en aucun temps un projet de nature nationaliste, fait ici, pour les gens d’ici, est rapetissé par sa québécitude, et qu’en l’occurence, la naissance d’un état du Québec dans le monde participerait encore bien plus au rayonnement de la vision d’Alexandre Taillefer à l’échelle mondiale que sa dilution dans un Canada aux intérêts divergents et souvent irréconciliables.