enter image description here Suite au bouleversant passage d’Alexandre Taillefer à Tout le monde en parle dimanche dernier, le controversé animateur de radio Jeff Fillion a jugé approprié de se jeter à bras le corps dans les profondeurs abyssales de la bêtise en se connectant à son compte Twitter pour éructer les 140 caractères qui allaient mettre sérieusement en péril sa deuxième chance au micro d’une radio commerciale. Taillefer, dans son entrevue, racontait que son défunt fils, avant de s’enlever la vie, avait envoyé sur une plateforme web appartenant maintenant à Amazon un message de détresse où se trouvait le mot suicide. Il mentionnait, les larmes aux yeux, qu’il entendait contacter Amazon pour les sensibiliser à la question et chercher avec eux une méthode pour détecter les utilisateurs en détresse psychologique et leur apporter de l’aide. Le commentaire de Taillefer était fait sans animosité. Il s’agissait plutôt, on le devine, d’une façon de faire que son fils ne soit pas mort en vain. Fillion, dans toute sa grâce, a réagi au drame vécu par celui qu’il traite régulièrement de « BS corporatif subventionné ». « C’est la faute de Amazon… :p :p Alexandre Taillefer s’ouvre avec émotion sur la mort tragique de son fils »

Que Fillion s’en prenne de façon systématique à des intervenants économiques et politiques sur fond de désaccord idéologique : très bien. Toutefois, qu’il se transforme en bully est à mon sens inacceptable. Il se trouve pourtant quantité de fans pour aujourd’hui se désoler de l’odieuse censure dont il serait l’objet, du triomphe de la rectitude politique. Or, je crois important de rappeler ici qu’il ne s’agit pas d’un débat entre le politically correct et la liberté d’expression. Il s’agit d’être civilisé ou d’agir en sauvage.

Si la liberté, pour Jeff Fillion, c’est de pouvoir dire à une chroniqueuse météo que son cerveau est aussi petit que sa poitrine est généreuse, de pouvoir éructer sur Twitter sur la peine d’un père face au suicide d’un fils adolescent, de se sentir autorisé à traiter de « vache » et de « plotte » la responsable de l’ADISQ, j’aime encore mieux vivre enfermé dans l’enfer du civisme.

Cela me fait penser à tous ceux qui vivent encore avec à l’esprit le romantique mythe du « bon sauvage » , s’imaginant que les institutions et les organisations socio-politiques qui ont émergé de notre histoire sont l’ultime nuisance en ce qui a trait à notre émancipation individuelle et, ultimement, notre liberté. Assez populaire dans les milieux anarcho-gauchisants, qui partagent leur haine de l’autorité avec les libertariens radicaux, ce genre d’idées fait abstraction de l’existence de plusieurs exemplaires de Jeff Fillion qui agissent à différents niveaux, attirant dans un gouffre sans fond la qualité de débats d’idées qui devraient, autrement, être menés intelligemment étant donné leur pertinence.

Les appels à dépeindre comme des ennemis de la liberté d’expression ceux qui, comme moi ce matin, considèrent que d’enlever son micro à Fillion était la chose à faire nécessite impérativement qu’on rappelle qu’il est tout à fait concevable d’avoir une parole libérée dans une société qui établit certaines limites quant à ce qu’il est acceptable de diffuser. J’en appelle à une plus noble et plus haute conception de la liberté d’expression que celle que prône notre polémiste national. Être libre de verser dans l’attaque personnelle blessante envers quelqu’un de fragilisé par un événement dramatique sans aucun rapport avec la nature de ce qu’on reproche au départ à cette personne, c’est l’équivalent de permettre qu’on en vienne aux coups dans un débat des chefs par exemple. Libère-t-on ce faisant la discussion des chaînes oppressantes que lui impose le civisme? Voyons voir.

Thomas Hobbes disait que l’homme à l’état de nature vivait une existence qu’on pouvait qualifier de « violent, solitary, nasty, brutish and short » . De déléguer l’autorité à un souverain quelconque, donc de se constituer en société civile, représentait pour lui la pierre d’angle de sa libération, puisque cela lui permettait d’aller au-delà de l’oppression que leur imposait l’anarchie originelle et la méfiance envers tout un chacun qui en découlait. Cette méfiance était nécessaire, le besoin de survie étant à la base de l’existence. Hobbes soulève un point important ici. Pour l’expliquer, laissez-moi établir un parallèle avec la pyramide de Maslow. Il s’agit d’une schématisation datant de 1943 décrivant la hiérarchie des besoins de l’Homme. À sa base : les besoins ayant rapport à la survie. Manger. Dormir. Boire. Respirer. Assurer sa sécurité. On peut prendre cette pyramide au pied de la lettre et l’interpréter de façon très primaire sans y réfléchir plus longtemps, en y voyant simplement l’expression schématisée des aspirations de l’être humain et de ce qui motive ses comportements. J’y vois une confirmation des théories hobbesiennes. Ce que Hobbes développait comme théorie politique, 300 avant que Maslow ne ponde sa pyramide, c’est ni plus ni moins qu’une façon de quitter la base de la pyramide, de nous libérer de la violence qu’engendre l’individualisme anarchique lorsqu’il entre en conflit avec notre pulsion de survie, pour nous élever dans l’échelle de nos besoins et cheminer vers notre émancipation. Cela impliquait de nous civiliser institutionnellement, socialement, et donc de consentir à ce que quelque chose ait autorité sur nous. Un tyran. Un roi. Un gouvernement responsable. Mais aussi une entente tacite quant à ce qu’on tolère dans notre façon d’entrer en relation avec les autres.

Tu ne tueras point, par exemple.

Moins radicalement, tu ne traiteras point ton adversaire idéologique de « plotte » sur une tribune radiophonique. Oui, c’est une limitation de la liberté d’expression, si on en a une conception primaire. Mais un peu comme Hobbes le propose dans sa philosophie politique, si on veut libérer la parole et la pensée humaine, consentir à ne pas agir en parfait sauvage avec nos interlocuteurs est une nécessité de premier ordre. Sinon, nous nous condamnons à mener une existence intellectuelle qui sera « violent, solitary, nasty, brutish and short« .