Impasse des hautes folies Hier, Québec Solidaire célébrait son 10ième anniversaire. Hier, je soupais avec un groupe d’amis pour célébrer l’anniversaire de l’un d’eux. Hier, j’ai été politiquement confronté.

Commençons par le souper. C’était l’anniversaire de cet ami et ancien collègue de travail que j’apprécie beaucoup et qu’il y avait longtemps que j’avais vu. Nous nous sommes retrouvés sur son agréable terrasse, autour d’une impressionnante trempette au crabe de Shippagan, à partager de bonnes bouteilles de vin, à rire, à se découvrir puisque nous ne nous connaissions pas tous. Il y avait, autour de la table, une certaine vigueur intellectuelle, de celle qui, sans rendre le repas trop sérieux, invite à la discussion franche.

Comme j’ai une forte tendance à m’ouvrir la trappe et à parler fort lors d’événements mondains, nous avons irrémédiablement fini par parler de politique, ce fameux sujet traditionnellement interdit à table à l’instar de la religion. Je ne peux pas me retenir, c’est plus fort que moi. Un souper entre amis intelligents, pour moi, constitue au contraire un moment extraordinaire pour brasser quelques idées, explorer quelques avenues idéologiques, commenter l’actualité, se questionner mutuellement. Il faut dire que mon ami Simon lit occasionnellement mes écrits sur cet humble blogue. C’était écrit dans le ciel : nous allions parler au moins un peu de politique.

Simon a connu 1995. Notre ami commun Jean-Sébastien aussi, d’ailleurs, ainsi que Stéphane qui était assis à côté de moi. Je l’ai connu, pour ma part, comme un enfant de 10 ans. J’en ai quelques souvenirs précis, je me souviens d’avoir eu, sur le sujet, mon opinion d’enfant. Je me souviens aussi que les années qui avaient précédées cet événement marquant de notre histoire récente étaient jonchées de discussions politiques dans ma famille. Je me souviens qu’il y en a beaucoup moins eu par la suite. C’est ce que j’appelle la dépression post-référendaire.

Revenons à nos moutons. Mon ami Simon était à Vancouver à l’époque, et il défendait bec et ongles l’indépendance du Québec face aux Canadiens anglais qui voyaient-là le comble de l’horreur politique.

Nous soupions donc, et je ne sais trop comment – peut-être évoquions-nous la stratégie des silos transversaux de Mélanie Joly – nous en sommes venus à parler des fédérales de l’automne dernier.

-Il n’y avait pas grand choix politique, c’était assez déprimant… [silence] -L’univers politique est décourageant… Il n’y avait aucun choix intéressant, vraiment. [silence] Puis je lui demande… -N’avais-tu pas un candidat du Bloc Québécois dans ton comté?

Ouch.

Je savais que ma question allait égratigner un peu, en plus de me poser comme un croisé de la souveraineté prêt à blâmer quiconque n’embrasse pas ses allégeances partisanes. Maintenant, quelle est la pire chose que l’on puisse dire à un croisé de la souveraineté, à un partisan endoctriné et convaincu que l’indépendance politique serait, en soi, une bonne chose pour un peuple québécois?

-J’ai voté Trudeau…

Boum.

Petit malaise autour de la table.

Allais-je confirmer tous les clichés qu’on accole aux excentriques qui pensent encore aujourd’hui qu’un projet mis en jachère depuis 20 ans est valable en soi en répondant autre chose que « c’est ton choix »?

Oui.

La discussion s’est donc continuée. Je n’en relaterai pas tous les détails, je me contenterai de dire que mon échange avec Simon et Jean-Sébastien, un autre ami qui, sans être foncièrement canadianiste, s’est montré très critique du projet indépendantiste dans sa forme actuelle – c’est-à-dire l’absence de projet précis – a constitué ce qu’on peut appeler « sortir de la bulle des convaincus ». Stéphane, lui, écoutait avec un intérêt fasciné et semblait plutôt sympathique aux convictions qui me faisaient me débattre d’incrédulité et d’incompréhension devant mes deux amis qui venaient de se poser à moi comme, au mieux, des souverainistes fatigués et, au pire, des Québécois politiquement démissionnaires.

Pourquoi était-ce valable en 1995 et plus aujourd’hui? Pourquoi, par quel jeu de l’esprit peut-on arriver à dire qu’en 1995, le Québec méritait son indépendance politique et qu’aujourd’hui, il ne la mérite plus? Qu’est-ce qui est arrivé?

Québec Solidaire

Laissons l’espace de quelques lignes mon souper et parlons un peu de Québec Solidaires. Le parti politique qui, la semaine dernière, blâmait le Parti Québécois de ne pas s’engager clairement à faire l’indépendance dans un premier mandat en déclarant que sans cette condition de base, aucune convergence ne serait possible, a adopté hier en congrès une position reléguant l’indépendance au second plan de son programme politique en s’ouvrant à l’idée qu’elle soit conditionnelle à l’adoption de politiques de gauche et en entourant leur position face à elle d’un flou beaucoup plus prononcé que celui que le Parti Québécois lui-même entretient depuis la défaite de 1995.

Bravo Québec Solidaire.

Que ceux qui espéraient converger officiellement avec ce parti prennent bonne note de leur prise de position d’hier.

Les deux pieds dans le marécage

Revenons à ce souper qui m’a sorti de ma bulle indépendantiste. Côtoyer des non-convaincus est passionnant, même si l’exercice est politiquement confrontant. Pourquoi le projet était-il valable en 1995 et plus aujourd’hui?

Les réponses commençaient généralement par le groupe de mots suivant : « parce que vous… »

Vous, c’était moi et qui? Moi et le PQ? Moi et mes amis sectaires? Qui est ce « vous » responsable de la déréliction du projet de pays qui fait dire à des gens ayant voté oui en 1995 qu’ils voteraient non aujourd’hui?

Parce que vous nous demandez un chèque en blanc. Parce que vous n’avez pas de projet de société. Parce que votre projet est entouré de vide. Parce que vous n’êtes pas prêts. Parce que vous avez vous-même abandonné l’idée. Parce que votre élite péquiste parle d’indépendance comme d’un concept sacré sans jamais en définir la structure et les contours. Parce que vous ne faites que vous parler entre vous et que vous ne convainquez personne avec vos histoires.

J’ai trouvé le « vous » très pesant à porter hier. Je l’ai senti accusateur, même s’il n’avait pas l’objectif de mettre le poids de notre échec sur les épaules.

J’ai essayé de me débattre malgré mon incrédulité, et mes amis ont vraiment de bonne foi tenté de me faire comprendre ce que « nous » faisions pour qu’ils soient si peu enthousiasmés par la simple évocation du projet de pays. Je suis retourné chez moi profondément troublé politiquement.

Ce matin, j’ai les idées un peu plus claires.

Disons d’abord que ma conversation d’hier avec mes amis a confirmé cette sensation terrible que j’ai que nous avons, nous, militants essentiellement souverainistes, les deux pieds dans la vase et la tête égarée dans les limbes de notre propre indécision.

D’abord, ce « vous » dont j’ai senti hier le poids, ce « nous », lorsque je m’adresse à mes amis et collègues militants souverainistes, qui est-il? Quelle est sa nature? Quand je parle du « nous » indépendantiste, je parle de ceux qui, comme moi, considèrent que l’indépendance du peuple québécois est en elle-même souhaitable et positive. Je suis de ceux qui adhèrent de facto à l’idée de faire du Québec un pays et qui ne croient pas que cette idée aie besoin d’être greffée d’un projet de société X ou Y pour gagner en validité.

Évidemment, pour faire l’indépendance, pour que le Québec réalise sa souveraineté et l’assume dans le réel, il faut de la préparation. Comment on négocie la sortie de la fédération? Que fait-on pour l’armée, la monnaie, les relations internationales, la porosité de nos frontières? Évidemment, il faut définir cela avant de proposer le projet au gens. Il s’agit de considérations fonctionnelles, il s’agit de la façon dont on rendra notre souveraineté effective.

On m’a aussi parlé hier de l’urgence de définir, par exemple, le mode de scrutin.

Voilà où, d’après-moi, nous dérapons comme peuple lorsqu’on demande aux élites péquistes de définir le projet. Québec Solidaire adopte exactement la même attitude, celle de la souveraineté conditionnelle. « Ça prend un projet, on ne vous donnera pas un chèque en blanc. »

Le PQ doit absolument ne pas tomber dans ce piège s’il rêve encore de faire le pays. Le projet qu’on doit bâtir est éminemment concret. Quels sont les plans de notre maison? Quelle est la structure? Les institutions? Comment rend on effective la souveraineté du Québec et quels sont nos leviers de négociation avec Ottawa pour négocier le divorce? Il ne doit pas flirter avec l’idéologie. Il pourra s’y plonger bien assez vite une fois que l’état sera fait.

Par pitié – par pitié! – laissez-moi tranquille avec toutes les attentes qui vont au-delà du projet concret qu’est celui de transformer une province en pays. Il y a déjà, seulement avec cela, de quoi avoir les mains pleines. S’il faut aller dans l’idéologique pour recueillir l’approbation de l’un et de l’autre en répondant à tous les caprices, j’aime aussi bien vous le dire immédiatement, dans toute mon hyperbolique grandiloquence : nous sommes aussi bien de fermer les livres.

Si la gauche ne veut pas d’un pays s’il n’est pas à gauche, c’est qu’elle n’a rien compris. Si la droite ne veut pas d’un pays s’il n’est pas à droite, c’est qu’elle n’a rien compris. L’idée principale que nous devons faire comprendre aux Québécois, c’est celle de la positivité intrinsèque, pour eux, d’accéder à l’indépendance politique. Ça ne passe pas par quatre chemins et vingt détours. L’indépendance politique n’est pas plus valide un jour et moins valide le lendemain. Il s’agit d’un outil collectif que l’on se donne pour accomplir un certain nombre de choses, dont :

  1. Pérenniser l’essentiel de notre culture collective en l’entourant d’un état assis sur l’appartenance à cette dernière
  2. Rapprocher de notre unité collective québécoise le centre des décisions politiques et économiques qui ont un impact dans nos vies
  3. S’offrir la possibilité d’une gouvernance qui soit plus souple et adaptée à nos désirs et préférences politiques propres, en sachant qu’elles varieront avec le temps
  4. Se donner le plein contrôle des leviers de notre développement économique
  5. Avoir l’occasion de faire entendre distinctement notre voix dans le monde sans la diluer dans celle de la majorité anglo-protestante

Cette liste est bien entendu non exhaustive.

Si cela n’est pas suffisant pour faire vouloir aux Québécois l’indépendance politique, si encore on tergiverse en craignant la possibilité que l’état hypothétique ne soit pas assez féministe, qu’il soit trop républicain, que l’école ne soit pas assez accessible, que la tortue-molle à épines ne soit pas suffisamment protégée, c’est qu’on n’a rien, mais alors vraiment rien compris à ce qu’est l’idée simple de souveraineté nationale ou bien qu’on en veut carrément pas, aveuglés par nos caprices idéologiques.

Donc oui, il faut étoffer le projet avant de le proposer, mais pas du tout dans le sens où on le conçoit naturellement. Si nous voulons faire du Québec un pays, la première chose à comprendre, c’est que nous devons impérativement cesser, le temps de réaliser l’opération, de nous égarer dans nos élucubrations idéologiques. Statu quo à ce niveau. Gouvernance responsable. On enclenche le cruise control, on tient le volant droit, on reste attentif et on se concentre sur la réalisation du projet.

Je suis sûr que mes amis seraient enthousiastes si le Parti Québécois cessait de se perdre en conjoncture et s’occupait un peu plus de son projet politique. Voilà peut-être une piste à explorer pour rejoindre les souverainistes latents.