enter image description here J’ai souvent l’impression que la scène culturelle québécoise est en mauvais état. Je me risque rarement à la critiquer, car d’une part j’y participe en tant que musicien pigiste, ce qui me place dans une étrange position. J’use donc de prudence. J’en use d’autant plus que la critique, comme le faisait très justement remarquer un journaliste du Devoir, place celui qui la fait au centre de railleries cherchant généralement à le discréditer. Pourquoi cette méchanceté? Pourquoi ce désir de diminuer l’autre, l’artiste, celui qui a courageusement osé se commettre? Je pense que cette intolérance à la critique artistique est le symptôme d’un phénomène plus large que je décrirais comme une javellisation culturelle. De la même façon qu’on transformera certains toponymes par rectitude politique, on voudra tempérer et adoucir la critique jusqu’à la rendre sans intérêt et jusqu’à laisser l’art insignifiant et normalisé prendre toute la place.

On blâme généralement la « commercialisation » de la musique lorsqu’on cherche le coupable de l’appauvrissement de la richesse de ce qui se produit de nos jours. Nous avons, je crois, raison. Simplement, l’alternative est très marginale, puisque même la musique dite « indépendante » est d’un genre très formaté et convenu. Autant les rebelllocrates revendicateurs de Philippe Muray sont prévisibles au possible et font de l’activisme une activité tellement normative qu’elle travaille bien souvent davantage à l’entretient de ce qu’elle prétend vouloir abattre qu’à améliorer la situation dans laquelle elle s’inscrit, autant l’artiste se définissant comme « indépendant » s’affuble avec fierté de la marque de commerce de la fausse légitimité artistique.

De ce triomphe en stéréo de l’inoriginalité et de l’inauthenticité résulte un appauvrissement que je déplore souvent, et un manque de caractère qui me semble regrettable et qui contribue, à sa façon, à la destruction des spécificités culturelles des peuples, dont celle du peuple du Québec (ceux que j’énerve avec mes obsessions me pardonneront d’encore y succomber).

Un exemple frappant de cette javellisation culturelle mondialisante dans laquelle larbins et anti-conformistes s’inscrivent tous deux avec enthousiasme s’est déroulé sous nos yeux ces derniers jours. Céline Dion a décidé de s’approprier la grandiose chanson Ordinaire de Robert Charlebois. J’étais extrêmement heureux de voir qu’une chanson appartenant aussi profondément à la culture québécoise puisse rayonner dans le monde, portée par une chanteuse aussi puissante que Dion. J’ai déchanté assez vite quand j’ai feuilleté ma Presse virtuelle et que je suis tombé sur la confirmation que les paroles originales avaient été modifiées pour l’occasion. L’eau de javel a sévi.

Je sais que celle dont il ne faut pas prononcer le nom parce qu’elle est la femme de l’autre dont il ne faut pas prononcer le nom a écrit ce matin une brève chronique faisant état des modifications dans les paroles. Je me permet de faire mienne sa constatation du pathétisme des ajustements.

Ainsi…

Quand j’serai fini pis dans la rue
Mon gros public je l’aurai pu
C’est là que je m’r’trouverai tout nu
Le jour où moi, j’en pourrai pu
Y en aura d’autres, plus jeunes, plus fous
Pour faire danser les boogaloos

se voit substitué par…

Un jour quand je serai trop lasse
Je song’rai à céder ma place
J’f’rai mes adieux avec classe
J’espère vous laisser une trace
Et graver à vie dans vos coeurs
Que de l’amour et du bonheur

On aura aussi biffé « j’fumerais du pot, j’boirais d’la bière, j’f’rais d’la musique a’ec le gros Pierre » et on aura remplacé « j’me fous pas mal des critiques, ce sont des ratés sympathiques » par « j’me fous pas mal de la critique, quand je chante c’est pour le public« .

Un blanchisseur avec 60 ans d’expérience n’aurait pas mieux fait.

Je ne blâmerai pas Mouffe pour cette adaptation douteuse issue de sa plume, et contrairement à Durocher, je ne blâmerai pas non plus Céline Dion d’être trop « princesse en Gucci qui boit du Perrier » . Le problème est bien plus profond.

Qu’est devenu le rock québécois?

Je vous le demande. Où sont nos Dufresne les seins à l’air, nos Charlebois avec le nez en chou-fleur, nos Plume Latraverse à moitié gelés chantant Bobépine dans des émissions proprettes canadiennes anglaises? Il nous reste Lapointe et ses musiciens, dans le genre, qui résistent la plupart du temps aux prescriptions d’aseptisation de notre temps. Pour cela d’ailleurs, je les apprécie particulièrement. Ils sont des artéfacts d’un genre en voie d’extinction, des rochers mal polis qui se dressent dans une mer qui n’a pas encore totalement réussi à les user. Il est d’ailleurs de bon ton de rire d’eux chez les bonnes gens.

Sinon, on a éradiqué le genre, ou en tout cas on l’a franchement castré. Il porte des skinny jeans et une moustache ironique. Il chante en franglais et prend des selfies avec Trudeau. Partout, ce sont les quartiers branchés de Toronto et de New York, partout, c’est le Mile-End et les demandes de subventions remplies par des artistes correctement scolarisés. On a beau vouloir sortir : nulle part, dirait-on, il y a un ailleurs.

« Bien non, David, tu exagères, franchement. »

C’est vrai, j’exagère. Il y a aussi des chanteuses à la voix éteinte qui reprennent des chansons françaises en bossa nova accompagnées d’une guitare sèche.

Comprenez-moi bien. Je n’ai rien en soi contre les skinny jeans, Toronto, le Mile-End, les bossas et la guitare sèche.

J’en ai contre l’éradication de l’honnêteté égratignante dans la musique québécoise et de l’ampleur tragique qu’elle donnait à notre peuple. J’y vois le symptôme de notre dilution collective dans le bouillon culturel mondialisé.