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Je prétendais récemment, dans un statut Facebook que certains ont trouvé maladroit, qu’un fossé social, culturel et politique se creusait entre Montréal et les régions du Québec. J’y lançais l’idée que Montréal donnait parfois dans le consentement enthousiaste à la dénationalisation – ou plutôt à une dilution de son appartenance au Québec dans un espèce de grand tout nord-américain. Il s’agit, je crois, d’un problème important pour la société québécoise qui dépasse les questions partisanes traditionnelles.

En quoi est-ce un problème?

Montréal est une ville primordiale pour le Québec. Il s’agit de notre métropole. Elle nous fait rayonner dans le monde, nous donne du prestige, forge l’image que beaucoup de visiteurs auront de notre société après leur visite. Elle est la porte d’entrée et de sortie des touristes, des affaires. Elle appartient à l’imaginaire national comme Paris appartient à la France. Le Québec sans Montréal est une pensée douloureuse.

Étant le coeur métropolitain de notre nation, Montréal est aussi le lieu où se produit la très vaste majorité du contenu médiatique qui sera diffusé à la grandeur du territoire. La réalité montréalaise se détachant chaque jour un peu plus de la réalité régionale, les contenus culturel, informatif et d’opinion qui atteignent la population québécoise, lentement, se détachent des préoccupations qui habitent le reste des québécois, leur envoyant une image de plus en plus déformée d’eux-mêmes.

Prenons un exemple : le fameux débat sur la charte.

La couverture médiatique de la charte des valeurs en 2014 fut presque unanimement négative, alors que, d’autre part, le projet de loi en question récoltait un appui solide hors-Montréal. Quel rôle a bien pu jouer cette couverture médiatique dans la décision politique des citoyens qui ont dû voter au scrutin d’avril? Comment un Québécois hors-Montréal réagit-il politiquement lorsqu’on lui montre une image de lui-même aussi difforme?

Un grand nombre de citoyens Québécois sont, sans le savoir, assez républicains dans leurs convictions politiques (lire les édifiants Danic Parenteau et Marc Chevrier à ce sujet). Or, cette sensibilité républicaine est à peu près absente du discours médiatique et des débats d’idées qui y sont menés. Dans le cas de la charte, la sensibilité républicaine des Québécois était non seulement sous-représentée dans le débat, mais lorsqu’elle l’était, elle était généralement mise en scène de façon à la culpabiliser et à la soupçonner des pires maux que sont l’exclusion et la xénophobie.

Plusieurs réactions sont possibles pour le citoyen qui se voit mis dans une telle position idéologique au sein de sa propre nation. Il peut, d’une part, radicaliser son opinion et durcir ses convictions tout en y ajoutant une composante agressive qu’il sent devenir nécessaire tant il a l’impression de se faire injustement dépeindre par l’image que lui renvoie le miroir officiel de sa société que sont les médias métropolitains. Il peut, d’autre part, s’écraser – que dire, s’effouarer – de honte de lui-même et tenter de se réhabiliter aux yeux des pasteurs de notre temps. Il adoptera une de ces deux réactions, ou toute autre située entre ces deux pôles d’un même continuum.

Le débat public, finalement, n’aura pas eu lieu. Le citoyen ne basera pas son opinion sur la diffusion de points de vues intelligents opposés, mais bien en réaction aux prescriptions politiquement et idéologiquement orientées qu’on lui aura servies. Cette unanimité est fâcheuse. On pourra dire qu’elle n’est pas liée au clivage entre Montréal et les régions, il n’en reste pas moins qu’un intrant intellectuel répondant aux sensibilités régionales quant aux grandes questions politiques de notre société ne serait pas de trop. Le montréalocentrisme médiatique participe donc, me semble-t-il, à la polarisation idéologique entre les régions et la métropole. La distorsion de l’image qu’on renvoie aux Québécois d’eux-mêmes entretient d’une part une dynamique de dépolitisation de ces derniers, qui se sentent étrangers à la vie des idées de leur nation, et d’autre part une rigidification de leur sentiment de non-appartenance nationale.

Que faire?

Nous avons un urgent besoin de varier la saveur des intrants intellectuels et culturels présents dans le débat public et dans la projection culturelle émanant des médias québécois. Nous avons pourtant, il me semble, un outil médiatique public au Québec : Télé-Québec. Mais le réseau est atrophié dans sa forme actuelle. Il ne dispose pas des moyens nécessaires pour se développer et offrir une alternative convaincante à Radio-Canada. Radio-Canada, pour sa part, malgré ses antennes régionales, reste un réseau fédéral qui sera, qu’on le veuille ou non, toujours plus loin des réalités québécoises que Télé-Québec pourrait l’être si on se donnait la peine de le développer et d’en faire une société de radio, de web et de télédiffusion digne de ce nom. Comment se fait-il, par exemple, que l’offre en terme de cinéma francophone soit supérieure à la télé Franco-Ontarienne qu’à la télé québécoise? Cela me semble un non-sens absolu.

Il y a une urgence de propulser Télé-Québec de manière à lui permettre d’offrir aux Québécois un contenu qui soit le leur et qui reflète mieux la diversité des opinions et des sensibilités politiques et culturelles nationales, tout en maintenant des standards de qualité qui soient . Il ne s’agit bien entendu pas que de lui offrir le financement dont il a besoin, mais d’avoir une vision pour l’appuyer. On devrait premièrement recentrer sa tête administrative et créatrice à Québec puis trouver un moyen d’impliquer tous les coins du territoire dans l’élaboration de son contenu. Je suggère aussi qu’on développe une radio qui soit à la fois parlée et musicale, un genre de mélange, en terme de contenu, entre France Culture et la deuxième chaîne de Radio-Canada, mais en décloisonnant notre définition de ce qu’est la musique québécoise en en y incluant davantage de rock, de musique progressive, de classique et de jazz. Évidemment, ces quelques ébauches d’idées ne sont pas définitives. L’important, toutefois, est de garder en tête quelques objectifs importants.

  • Redonner aux Québécois un média qui soit à eux et qui leur ressemble davantage
  • Élargir l’offre artistique et culturelle en la sortant de la monotonie qu’on nous montre actuellement comme étant sienne
  • Encourager la création d’ici en la diffusant et en lui offrant une vitrine qui ne soit pas idéologiquement et artistiquement trop orienté et étroite
  • Amener du contenu régional à Montréal

Il ne s’agit pas ici d’établir une lutte à mort contre la doxa idéologique qui émane des médias montréalais, mais simplement de rétablir un équilibre actuellement inexistant tant dans les façons dont on présente et analyse l’actualité que dans la culture qu’on donne à voir et à écouter aux gens. Il s’agit, selon moi, de bien plus qu’un dossier secondaire. Il s’agit de ralentir l’élargissement du clivage entre les régions et Montréal, de donner une voix au régions du Québec et de faire pénétrer cette voix au coeur de la métropole. Si l’on veut stopper la dénationalisation et la dépolitisation du Québec, calmer les esprits qui s’excitent et se polarisent idéologiquement à outrance et espérer nous extirper du bourbier politique dans lequel nous sommes tous plongés, cela me semble une voie à sérieusement considérer.