Brexit, droits Al-Jazeera

Je n’ai pas écrit sur le Brexit sur ce blogue autrement qu’en l’évoquant de temps à autres comme un symptôme de la maladie des grandes organisations supranationales : l’érosion du sentiment citoyen. Or aujourd’hui, 23 juin 2016, la Grande-Bretagne est appelée à voter sur son avenir dans l’Union Européenne. En tant qu’indépendantiste québécois et en tant que citoyen préoccupé par l’érosion des souverainetés nationales, j’ai décidé d’en parler un peu, malgré que je ne sois pas spécialiste de la question.

Pourquoi l’Europe?

Il faut d’abord rappeler l’histoire de l’Union Européenne et les raisons mises de l’avant pour justifier sa création. C’est après l’événement extrêmement traumatique que fut la Deuxième Guerre Mondiale que la volonté politique d’unir l’Europe s’est réellement développée. L’idée était simple : assurer la paix sur le contiennent européen, particulièrement entre la France et l’Allemagne. Bien malin celui qui prétendra que cet objectif n’était pas noble et souhaitable. L’histoire de l’Europe, depuis des siècles, était en effet parsemée de conflits divers coûtant à la fois de nombreuses vies et laissant en plus de grandes traces, parfois sous forme de cicatrices douloureuses dans l’héritage de chaque pays. Il était temps, après que ce qu’on pouvait alors considérer comme l’ultime incarnation de l’horreur fut péniblement neutralisé, de faire en sorte que plus jamais cela ne se reproduise.

Il a fallu d’abord chercher les causes de l’horreur, puis ensuite penser à des mécanismes permettant sinon de les enrayer, d’au moins les empêcher d’éclore et d’arriver à une maturité suffisante pour s’emparer du paysage géopolitique européen. Grosso modo, on a établi que l’horreur naissait de l’intolérance, de la xénophobie, du racisme, de la méfiance envers l’autre. On s’est dit : notre façon de concevoir la politique depuis des siècles comme des relations entre des états-nations hermétiques motivés par la recherche d’un plus grand pouvoir par rapport aux autres transformait cet autre, un Frère potentiel, en ennemi potentiel. La dynamique ainsi créée était mère des conflits et de la haine qui pouvait s’en suivre. On s’est ensuite dit que l’incarnation politique de ces pathologies belliqueuses était le nationalisme. En effet, le nationalisme peut facilement être d’apparence détestable.

On lui reprochera d’abord de reposer sur une idée à la définition très floue : la nation. Où s’arrête-t-elle, où commence-t-elle? Qui contient-elle? Qui exclue-t-elle? Comment en faire partie? La nation, c’est en fait une citoyenneté augmentée, c’est-à-dire qui dépasse la simple définition civique et territoriale de l’appartenance à un ensemble social. Être citoyen, avoir le passeport de son pays, serait donc, selon l’idéologie nationaliste, une condition non-suffisante d’adhésion à un tronc populaire commun. Pour les nationalistes, il s’agit aussi d’adhérer et de s’intégrer à une histoire commune, à des habitudes culturelles. Il s’agit de s’approprier davantage qu’un statut légal, mais d’embrasser un esprit souvent fort difficile à définir.

Cette difficulté quant à la définition de la nation est inélégante pour l’esprit moderne épris de quantification et de précision. Ce dernier voit dans ce flou la menace de l’arbitraire et de la tyrannie redoutée par les grands penseurs libéraux des lumières, et l’exemple de l’Allemagne nazie et des horreurs qu’elle a perpétrées au nom d’une pureté nationale délirante leur offre une preuve grandiose de ce qu’ils avancent. Il faut donc briser l’hermétisme des états-nations et favoriser leur vivre-ensemble plutôt que leur méfiance mutuelle. Il faut briser ce que les réalistes politiques appellent le dilemme de sécurité.

C’est dans cet esprit, donc, que l’on pense l’Europe. On se servira de l’outil économique pour lier entre eux les ennemis et consolider la paix. On procédera d’abord à la fondation, au début des années 1950, d’une entente économique sur l’acier et le charbon entre l’Allemagne, la France, le Benelux (Belgique, Pays-Bas, Luxembourg) et le Royaume-Uni. Brillant, simple et efficace : on brise l’hermétisme national en engageant les pays dans un marché commun concernant les matières premières pour fabriquer de l’armement. C’est le début de l’Union Européenne. Elle ne porte pas ce nom à l’époque, mais ses idéateurs sont très conscients de ce qu’ils font, et très heureux d’avoir comme allié, dans leur projet, l’élite économique.

Mais leur ambition est bien sûr plus grande. Nos pères fondateurs européens sont idéalistes et rêvent avec enthousiasme à un projet plus ambitieux, d’autant plus qu’ils voient, à l’Est, l’expansion du monde Soviétique. Leur rêve s’appelle, et il convient de le noter en caractère gras, États-Unis d’Europe.

On rêve de fédérer l’Europe et d’en faire un grand pays à l’instar des États-Unis d’Amérique et du Canada, par exemple. Les peuples y cohabiteraient sous la gouverne d’un gouvernement fédéral central et leurs états-nations actuellement souverains, indépendants politiquement, ces structures à l’origine des conflits et de la haine, deviendraient des provinces possédant un certain degré d’autonomie, sans plus. La haute-politique (immigration, défense, relations internationales, économie) se déciderait au fédéral et la basse-politique (le reste, ce que De Gaulle nommait l’intendance) serait l’affaire des anciens pays devenus provinces.

Cela aurait plusieurs avantages. Premièrement, on gagne un poids politique considérable et on devient conséquemment un joueur significatif dans un monde qui, autrement, est bi-polaire (USA versus Soviétiques). Deuxièmement, on éloigne l’exercice du pouvoir politique qui compte vraiment (la haute-politique) des citoyens. Ce faisant, on rend pour ainsi dire inopérant tout sentiment national. C’est une castration douce du pouvoir politique des citoyens. On s’en réjouit, parce que de leur déraison naît l’horreur. On ne présentera jamais le projet comme cela bien entendu.

Tout cela se joue à l’échelle nationale, bien sûr, mais puisque ce sont ultimement les citoyens qui mettent leurs gouvernements au pouvoir, il faudra aussi trouver un moyen de faire disparaître chez eux le sentiment national, ou du moins de leur faire accepter qu’il n’y a pas lieu de baser sur ce dernier des décisions politiques importantes. Ça n’est pas avec l’acier et le charbon qu’on y arrivera. C’est avec une vaste entreprise de nation-building très subtile et étalée sur plusieurs générations qu’on voudra procéder. Or il ne s’agit pas d’un nation-building ordinaire, mais d’un qui soit uniquement basé sur des utopies quasi-religieuses, comme par exemple le multiculturalisme, et des institutions bureaucratiques culturellement désincarnées et déconnectées de ce passé qu’on juge pathologique.

Le temps sera ici notre ami. Le citoyen d’un état-nation a la fâcheuse tendance de souhaiter conserver ce qu’il a de pouvoir politique. Il sera donc tenté, si on le brusque, de se braquer contre ce vaste mouvement qu’est l’intégration européenne. Or, il existe, en science politique, un domaine qui se spécialise dans l’analyse du développement des institutions. Ce domaine a développé une théorie simple et intéressante qui s’appelle la dépendance au sentier. On lance un processus institutionnel X, et le temps qui passe entraînera naturellement son développement et son expansion. Ça n’est plus la loi du statu quo qui a l’avantage de la glace, mais celle du changement. L’effort revient donc aux esprits conservateurs de freiner la machine et la position qui va de soi devient celle de la croissance de l’institution, dans ce cas-ci, de l’intégration européenne.

La lenteur du processus et son apparence naturelle assurent une adhésion citoyenne beaucoup plus facile. L’institution ainsi créée rencontrera, au cours de son histoire, de nombreux écueils et de gros problèmes. Toujours, on considérera que la solution pour les résoudre consiste en davantage de pouvoirs pour cette institution.

L’Union Européenne, c’est donc ça. C’est le rêve d’une Europe en paix, sans guerre. C’est la compréhension que le nationalisme est à la haine ce que le soleil est à la photosynthèse. Que ce nationalisme prend sa source dans la déraison populaire et que le meilleure rempart contre l’émergence politique de ce dernier réside dans notre capacité à rendre les peuples politiquement impuissants quant à tout ce qui dépasse l’intendance. Pour rendre le rêve de la paix universelle possible, il faut l’appui des grands capitaux. Le libre-échange répond à cela. Il faut aussi l’appui des progressistes, car ils nous donnent la caution morale dont on a besoin pour diaboliser ceux qui questionneront notre projet. La libre circulation, l’immigration massive et le développement d’un discours humanitaire basé sur le romantisme du fantasme du citoyen du monde et de la religion multiculturelle répondent à cela.

Bien sûr, plus personne aujourd’hui ne parle des États-Unis d’Europe. Toutefois, chaque crise nous ramène à ce phénomène de la dépendance au sentier. Problème de migrants? Ou bien on rétabli les frontières nationales, ou bien on érode les souverainetés nationales et donnons davantage de pouvoir à l’Union Européenne quant à la gestion de l’immigration, au détriment des états membres. Problème militaire? On évoque que la création d’une armée Européenne est de plus en plus inévitable. Problème de fiscalité entre les divers pays? Il faudrait que l’Union Européenne prenne cela en charge et uniformise les politiques fiscales de ses membres… Ainsi fait son chemin l’Union Européenne, ainsi acceptent lentement leur sort les états membres.

Stop ou encore?

Mais quelque chose doit bien nous avoir échappé, dans tout ce beau grand rêve utopiste. Malgré que l’Union Européenne ait reçu le prix Nobel de la paix en 2012 pour avoir permis 50 ans de paix en Europe (du jamais vu), les mouvements nationalistes sont en progression. Le Front National, résolument souverainiste, devient le plus grand parti de France. La droite nationaliste s’installe au pouvoir en Autriche. L’Angleterre vote pour sa sortie de l’Union.

Peut-être a-t-on considéré les citoyens comme moins politiquement sensibles qu’ils ne le sont en réalité. Les peuples semblent se rendre compte que leur destin politique commence à leur échapper et qu’une des conséquences de cela est non pas la fin de la violence et de la haine, mais plutôt le passage de leurs intérêts supérieurs au main d’une élite qui s’éloigne de plus en plus d’eux et de leurs préoccupations.

Qui reste-t-il, maintenant, pour défendre la diversité culturelle occidentale et les intérêts des peuples? La gauche progressiste les a pour ainsi dire abandonnés, main dans la main avec la droite économique (comme quoi les étiquettes sont parfois bien artificielles). Restent les conservateurs culturels, qu’on associe régulièrement au « repli identitaire » et au péché raciste qui lui est soigneusement amalgamé. Ceux qui résistent à la dénationalisation se voient mettre sur le dos le fardeau de la preuve de leur légitimité politique, et jamais cette preuve ne semble nécessaire pour les tenants de ce processus rendant impuissants les nations du monde.

La religion du progrès gagnera-t-elle ce soir en Angleterre? Je me risque à une prédiction : fort probablement. La victoire du Brexit me surprendrait énormément. Les forces du statu quo sont extrêmement grandes, et comme elles sont désormais du côté européen, je vois mal comment un peuple ne vivant pas d’oppression quotidienne saura y résister.

L’Écosse

Un petit mot sur l’Écosse pour finir. L’Écosse voit dans l’avènement du Brexit une occasion de réaliser son indépendance politique en déclenchant un référendum sur sa séparation de la Grande-Bretagne et son adhésion à l’Union Européenne si le oui l’emportait ce soir. C’est absolument extraordinaire.

C’est extraordinaire d’abord qu’un peuple base son émancipation nationale sur l’adhésion à une machine très efficace d’érosion des identités et des états-nation. C’est encore plus extraordinaire considérant qu’il y a peu de temps, cette machine voyait d’un très mauvais oeil l’indépendance de l’Écosse et qu’un de ses arguments pour dissuader les Écossais de voter en faveur de leur auto-détermination était de miser sur la peur des citoyens en les menaçant de la possibilité qu’ils ne puissent pas adhérer à l’Union. Tout cela a parfois l’air d’une belle imposture.

Allez, bonne journée!