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Voilà, c’est fait. Le Royaume-Uni a voté par référendum sa sortie de l’Union Européenne. La situation est politiquement passionnante. Qu’un peuple, en 2016, réussisse à s’arracher démocratiquement de la puissante force d’inertie propre à l’intégration européenne apparaissait encore hier matin comme hautement improbable. À 4H40 GMT, la BBC a confirmé que l’improbable était néanmoins possible.

La suite?

Le peuple a parlé : 52% des britanniques ont appuyé l’option du leave. Le gouvernement a donc le mandat de négocier sa sortie de l’Europe. Les implications de ce résultat sont immenses. Peu à peu, le projet européen a grugé les souverainetés nationales des états qui y ont adhéré, éloignant petit à petit le pouvoir politique des peuples qui jusqu’alors l’exerçaient. Charles De Gaulle, d’ailleurs, avait bien compris cet enjeu, comme en témoigne cette petite capsule vidéo.

Les mines étaient basses à la BBC hier. On comprendra cela aisément. Puisque la campagne en faveur du Brexit a été menée en grande partie au nom de valeurs se rattachant au conservatisme, qu’on associe habituellement à une régression fâcheuse, plutôt qu’au libéralisme débridé, qu’on associe maintenant au souhaitable progrès, les grands centres urbains, la jeunesse éprise de liberté individuelle et nombre d’artistes et d’intellectuels métropolitains s’y sont naturellement opposés. Cela correspond parfaitement aux schémas idéologiques habituels. Ce sont grosso modo les régions qui ont pesé assez lourd dans la balance pour, tout d’un coup, renverser la vapeur du train européen qui allait son chemin bon an mal an depuis la création de la CECA en 1951-1952.

Un des premiers défis du Royaume-Uni sera celui de ce ne pas se laisser affaiblir par ce clivage entre l’urbain et le rural. On entendais déjà, hier, les analystes tenants du remain tenter de discréditer le vote du leave, prétextant que le vote éduqué appuyait davantage le statu quo européen. Une jeune intervenante, étudiante en science politique, a même déclaré que les gens ayant appuyé le brexit avaient pris une décision émotive et irréfléchie, alors que les autres s’étaient appuyés sur des analyses factuelles. Ce genre d’échange met en lumière la toxicité insidieuse qui vit au travers des campagnes de culpabilisation que subissent certains groupes démographiques lorsqu’ils expriment des préférences politiques ne concordant pas avec les idéologies dominantes.

L’autre défi sera de rester stoïque devant l’hystérie des puissants. On s’attend à une période de bullying européen envers le Royaume-Uni suite à la victoire du brexit. Il faudra voir l’ampleur que cela prendra, mais comme toujours, on doit prendre cela pour ce que c’est : une ronde de négociation qui s’enclenche. La première étape de cette négociation semble vouloir être la suivante. Le joueur Europe est agressé, son homéostasie de dominant non-contesté est dérangée. Le coq montrera donc les dents (l’absurdité de cette formule me semble fort à propos considérant l’improbabilité qu’on supposait tous à la victoire du leave) : il se retrouve en mode défensif, alors que le Royaume-Uni vient de se positionner comme étant le joueur ayant l’avantage de la patinoire. La dynamique politique et l’exécution du jeu de pouvoir deviennent ici incroyablement fascinantes.

Je m’explique.

À partir de maintenant, la valeur de la décision prise par le peuple britannique se retrouve entre les mains de ceux qui sont au gouvernement et qui représentent politiquement ce peuple. Il y a longtemps qu’on a vu cela aussi clairement en Occident. Depuis le triomphe tous azimuts de la dynamique mondialiste, les chefs d’états sont généralement appelés à devenir politiquement assez flasques et malléables, se moulant au gré des tendances internationales. Or, ici, on vient de redonner à un état sa puissance, ou en tout cas, de lui demander de la réaffirmer. Cette situation aide à prendre toute la mesure de l’ampleur et de la force que doit avoir un individu pour prétendre être un homme ou une femme d’état digne de ce titre. Le gouvernement britannique, et plus spécifiquement encore le premier ministre, devient titulaire de la décision prise par ses citoyens.

Cette décision le place dans une position où rien de moins qu’un joueur étoile devient nécessaire. Le mandat de s’extirper de l’Union Européenne est grand et la décision des britanniques fâche beaucoup d’organisations imposantes et puissantes. Il faut donc, pour le représentant du peuple britannique, « compter les buts » qui permettront de rentabiliser cette décision populaire en la rendant effective de manière à rendre possible la réalisation des promesses qui l’ont motivée. Le poids reposant sur les épaules du premier ministre est d’autant plus grand que les enjeux sont importants. Le Royaume-Uni a-t-il un premier ministre apte à mener à bien ce mandat extraordinaire? Je le souhaite ardemment, même si beaucoup en doutent.

Une autre chose devrait être mentionnée. Un peuple privé d’une partie de sa puissance politique depuis longtemps s’habitue à subir et à n’avoir qu’un contrôle partiel sur ses affaires. Reprendre ce contrôle entraîne sans surprise un certain vertige. Les britanniques font donc collectivement face au défi de regagner une certaine assurance quant à leur capacité de décider pour eux-mêmes de ce qu’ils veulent. Le Royaume-Uni a de vastes moyens, et le mandat qui lui a été donné démocratiquement est sans équivoque, mais les turbulences seront grandes. Les prochains jours seront cruciaux.

Jacques Parizeau, qui avait l’étoffe d’un vrai chef d’état, était prêt à cela lors du référendum de 1995 advenant la victoire du oui. Tous les coups étaient prévus, tous les scénarios envisagés, et toutes les solutions étaient prêtes pour passer au travers des premiers jours sans prendre une égratignure, comme en témoigne cet extrait d’entrevue. On avait des annonces d’investissements majeurs au Québec de prévues en cas de victoire du OUI, on avait des dizaines de milliards de liquidités pour appuyer le dollar canadien qui allait fléchir, pour supporter nos propres obligations d’épargnes, celles d’Hydro-Québec, etc. On avait même des engagements écrits de partisans du NON qui allaient publiquement se ranger derrière une victoire du OUI, fut elle le plus serrée possible.

Voilà. Voilà comment on se prépare.

Ce matin, le Royaume-Uni se réveille un peu face à ce que Parizeau avait prévu en 1995. La livre sterling a chuté, les marchés asiatiques sont en panique, le franc suisse augmente. Les médias ameutent les gens apeurés : c’est le cataclysme financier planétaire. Tokyo panique. Pourquoi? Parce qu’un peuple a décidé de regagner sa souveraineté. C’était de leur plein droit de le faire. Le pays ne s’effondrera pas et ne sombrera pas en guerre civile. La chute de la livre sterling sera une occasion en or pour les spéculateurs à la George Soros de faire beaucoup, beaucoup de sous. Ce controversé gestionnaire de hedge funds avait en effet mis en garde l’univers entier contre les effets dévastateurs d’un Brexit dans une lettre au Guardian parue le 20 juin dernier, menaçant les ménages anglais de voir leurs revenus annuels baisser d’entre £3000 et £5000. Or, dans ce genre de situation, il faut aller au-delà de l’intimidation financière et bien comprendre où résident les intérêts des gens qui prennent la parole. Comme le disait Parizeau, « plus ça baissera, plus ça rebondira ». Je vous garantis que Soros va spéculer abondamment sur la livre sterling aussitôt qu’il aura jugé qu’elle est à son plus bas.

Je vous garantis aussi, en m’inspirant d’une de mes nombreuses conversations avec mon ami Jean-François Fournel, un brillant candidat au Ph.D. en économie à l’Université McGill, que derrière ces menaces apocalyptiques se cache en fait un bluff incroyable. Prévoir que la livre sterling et que le PIB du Royaume-Uni chuteront tous deux de 20% constitue en soi deux faits qui se nient entre eux. Une livre sterling qui chute entraînera une hausse des exportations, et une hausse des exportations augmentera le PIB. Soyons sérieux. Les investisseurs ne sont pas fous. Ils savent très bien où se situent leurs intérêts. La réaction des marchés devrait donc se stabiliser, à plus forte raison si le gouvernement a été assez responsable pour prévoir les turbulences.

Pour le reste, il est possible que quelques nationalismes régionaux regagnent en vigueur et trouvent un certain momentum grâce au brexit. On pense notamment à l’Écosse qui s’est massivement opposée aux anti-UE. Les indépendantistes écossais pourraient profiter de ce clivage pour demander à leur population le mandat de faire sécession du Royaume-Uni et d’enclencher des démarches pour rejoindre l’Europe. Outre l’absurdité idéologique apparente de cette position, je ne peux, en tant que nationaliste, que considérer avec enthousiasme le fait qu’un peuple cherche à décider de son avenir.

Quel rapport avec le nationalisme québécois?

La question se pose en effet. Adrien Pouliot, grand champion de la soumission provinciale et chef du Parti Conservateur (libertarien, devrions-nous dire) du Québec, le déclarait d’emblée hier sur Twitter dans un échange avec Mathieu Bock-Côté.

Eh bien les parallèles à faire sont nombreux, malgré que le Royaume-Uni n’était en aucun cas une province dans une fédération. En ce sens, la sécession du Québec impliquerait encore plus de détermination et de volonté de puissance politique de la part du peuple et de ses dirigeants que dans le cas de la sortie du Royaume-Uni de l’Union Européenne, puisque plusieurs institutions nationales génératrices de souveraineté seraient à créer, notamment quant à la question du contrôle des frontières et à l’organisation des forces armées. Autrement, le débat sur le Brexit a opposé les mondialistes aux nationalistes. C’est la question du 21ième siècle en Occident, et c’est la question à laquelle se heurte le Québec dans le Canada.

Pour se justifier en 2016, le mouvement indépendantiste québécois doit être en mesure d’expliquer en quoi il est pertinent de rajouter une frontière nationale dans le monde aujourd’hui. Il faut savoir nous-même à quoi cela sert, à quoi sert la souveraineté nationale et pourquoi il faudrait souhaiter la récupérer d’Ottawa, la rapprocher de notre peuple. Et il faut aussi que le parti politique qui décide de porter cette idée soit extrêmement convaincant et très, très solide stratégiquement, en plus d’avoir à sa tête un vrai chef d’état.

Il y a beaucoup pour nous, indépendantistes d’ici, à apprendre de l’aventure du Brexit : ce qu’il faut pour réussir à se faire donner le mandat de mettre en branle un tel projet, quelle sera la nature des turbulences suivant notre victoire lorsqu’elle arrivera et comment nous positionner intelligemment dans la négociation qui précédera la sécession.