Foule

On m’a signalé, lors de mon ermitage au bord du golfe Saint-Laurent, que mon papier Québexit avait fait l’objet d’une critique de la part de Pierre-Luc Brisson, dans un billet de son blogue au journal Voir intitulé Le peuple et ses alliés de circonstance. Dans le même billet, Mathieu Bock-Côté était aussi écorché. Pour Brisson, nos « analyses bâclées font (…) l’économie d’une nécessaire réflexion sur la campagne du leave » et ses dérives xénophobes démagogiques. Nous serions, Bock-Côté et moi, des penseurs conservateurs qui ne se pâment pour le peuple que lorsqu’il s’exprime en nous faisant plaisir et qui, autrement, le mépriserions. De retour de mon séjour purificateur, je me permettrai ici une réponse.

Définir le peuple

Brisson base son papier sur l’idée selon laquelle notre définition de ce qu’est « le peuple » serait à géométrie variable. Remarquons d’ailleurs que Simon Jodoin, rédacteur en chef du Voir, reprenait à son compte, dans son éditorial de juillet Patriotisme organique, cette critique sous forme de question.

J’ai quand même une question plate. Si je peux me permettre. Toute conne. Je m’en excuse à l’avance. Mais le peuple qui a parlé, lors de ce référendum, c’est quelle moitié au juste? Le 48,1% ou le 51,9%?

Vous me direz ça un jour.

Notons que messieurs Jodoin et Brisson ne sont pas les seuls à critiquer qui que ce soit qui utilise la notion de peuple ou de nation, des concepts dont le flou permettrait à ceux qui s’en réclament de légitimer tout et n’importe quoi. Le peuple, le peuple… Jamais nous ne le définissons, le peuple!

Ah non?

Bon, c’est possible. Allons-y. Vous allez voir, ça sera facile et tout simple.

Le peuple, c’est l’ensemble des citoyens d’un état donné.

Diantre! Est-ce si simple? Oui. Ça n’est ni le 48,1%, ni le 51,9%, mais bien la somme des deux. Donnons-nous une autre définition, voulez-vous, la définition de la démocratie. Il s’agit de l’expression de la souveraineté du peuple à travers un processus de prise de décision collective (Christiano 2006). Il s’agit donc, par le biais d’une mécanique d’agrégation des préférences du demos (du peuple) de prendre une décision à laquelle l’entièreté du groupe sera liée. Lorsque l’on parle du peuple britannique qui s’est exprimé à travers le Brexit, on se réfère donc à l’entièreté des citoyens britanniques.

Quid de ceux qui ne sont pas allés voter? Ne font-ils pas partie du peuple? Bien sûr qu’ils en font partie. Par contre, dans le système utilisé pour agréger les préférences collectives du peuple britannique, celui qui s’abstient de voter consent à accepter la décision collective qui sera prise en son absence.

Ces définitions ne me semblent pas outrageusement tirées par les cheveux, et j’ose croire que messieurs Jodoin et Brisson, dont les interrogations sur la définition de ce qu’est le peuple étaient légitimes, les considéreront comme raisonnables.

Le festival du procès d’intentions

C’est ici, toutefois, que cela risque de se gâter pour Brisson, qui défend bien faiblement son argument principal tout en tordant les propos que Mathieu Bock-Côté et moi tenons.

D’abord, l’auteur me reproche de traiter trop légèrement de la question des publicités xénophobes du UKIP de Nigel Farage. Je la mentionne toutefois, calmement oui, mais j’en reconnais l’existence dans mon papier du Devoir. Cela ne me semble toutefois pas suffisant pour questionner la légitimité du résultat de la consultation populaire. En effet, se déchirer la chemise en prétendant que le Brexit est une regrettable victoire du racisme, déclaration souventefois reprise dans moult médias et par beaucoup de commentateurs, c’est d’accorder à 51,9% des britanniques une bien faible sensibilité politique et très peu d’indépendance d’esprit. Le résultat d’une consultation sur une question de nature existentielle pour un peuple, existentielle parce qu’il en va de mettre fin à l’érosion de la souveraineté dudit peuple, ne peut certainement pas s’analyser simplement à la lumière grossière des réclames publicitaires et du marketing politique qui l’ont entouré. Brisson ne semble pas avoir l’estime nécessaire envers 51,9% du peuple britannique pour élargir son analyse des résultats du vote. Dommage.

De plus, est-il possible de reconnaître que derrière les images choc et les traits grossiers du marketing politique se cache un inconfort populaire face aux politiques d’immigration, de libre-circulation des gens dans Schengen, notamment des réfugiés, qui soit légitime et qu’il ne suffit pas de taire en lançant contre lui des accusations de racisme et de xénophobie? Si le peuple répond davantage à l’inélégante main que lui tendent les lépreux chantres du « repli identitaire », peut-être cela signifie-t-il qu’il serait temps que la gauche inclusive écoute les inquiétudes populaires au lieu de les diaboliser. On ne doit toutefois hélas pas se surprendre de cette déconsidération des souverainetés populaires classiques par les défenseurs de la doxa progressiste de notre temps, qui en appellent à la quasi vénération des « minorités opprimées » par d’infâmes « majorités populaires » peu éduquées et donc craintives et réactionnaires – et non pas révolutionnaires comme l’espéraient jadis ces mêmes progressistes alors qu’ils s’injectaient de l’idéologie marxiste.

Mais revenons, voulez-vous, au papier de Pierre-Luc Brisson qui, après avoir mis la table en tentant maladroitement de démontrer que Bock-Côté et moi menions des analyses bâclées du Brexit, soutient que nous ne serions démocrates que lorsque cela conforte nos lubies conservatrices.

En vérité, ces penseurs conservateurs ne défendent le « peuple » que lorsque celui-ci réclame l’édification des vieilles frontières et le retour à des traditions oubliées qui ne font qu’exalter un passé mythifié qui n’a, dans les faits, jamais existé. Le peuple n’existe, à leurs yeux, que lorsqu’il se manifeste par des sursauts de réaffirmation identitaire, que lorsqu’il s’exprime dans le vocabulaire parfois vindicatif de l’État-nation, mais jamais il ne s’incarne, pour eux, dans les grandes luttes populaires qui marquent notre époque. La lutte des travailleurs pour le droit à une retraite digne, pour conserver un salaire décent, ou encore la lutte des étudiants qui ont battu le pavé afin de défendre l’accès à une école publique gratuite et de qualité.

Si l’auteur nous reproche des analyses simplistes et bâclées du Brexit, que dire de cette empilage de clichés et de procès d’intentions indignes d’un devoir de deuxième semaine de philo 1 sur les arguments fallacieux?

Est-il vraiment nécessaire de répondre à ce paragraphe truffé de positions supposées basées sur des clichés sans valeur? Est-il nécessaire de montrer patte blanche quant à notre appui pour « les grandes luttes populaires qui marquent notre époque » pour gagner en légitimité aux yeux de M. Brisson? Non seulement je me refuserai à jouer ce jeu intellectuellement douteux et le laisserai présumer de mes idées, mais j’ajouterai ceci.

De quel peuple parle Pierre-Luc Brisson lorsqu’il invoque les « grandes luttes populaires de notre époque »?

Si la question fait pouffer de rire, c’est qu’elle démontre bien, en fait, la fragilité de l’édifice conceptuel derrière la position critique de l’auteur, qui semble considérer, au contraire de MBC et moi, que « le peuple » est une entité fluide changeant d’identité au gré des luttes à la mode.