Source : roundtheworldwego.com J’écoutais hier un passionnant documentaire sur l’Islande. La nation islandaise est franchement fascinante, comme d’ailleurs bien des peuples scandinaves et nordiques. Ils sont réputés heureux, ont souvent un très faible taux de criminalité. Périodiquement, au Québec, nous nous surprenons à les regarder, envieux, nous demandant pourquoi diable nous-mêmes, peuple relativement septentrional, ne nous développons pas selon ces séduisants modèles scandinaves. Énergies vertes, sociale-démocratie décomplexée, design épuré : leur monde semble moderne, bien en avance sur le nôtre et franchement moins empêtré dans les débats marécageux qui affligent la plupart des pays occidentaux en cette époque trouble. Pourquoi en est-il ainsi? Pourquoi cet air d’aller socio-politique, culturel et économique? Ce documentaire m’a permis de voir, encore une fois, ce qui semble être une constante chez ceux qui n’ont pas de difficulté à sortir du repli narcissique que favorise notre étrange époque.

L’artéfact elfique

L’Islande est vraiment fascinante. Le pays est tout petit et compte à peine plus de 300 000 habitants, dont 80% habitent la capitale Reykjavik. Le reste du territoire est géologiquement, géographiquement, culturellement et historiquement fascinant. Volcans, geysers, lagons, sources thermales, cratères, glaciers, icebergs, la mer partout, poissonneuse jusqu’à plus soif, l’Atlantique Nord en fait, dans toute sa puissance. On peut même, dans l’ouest du pays, voir la faille qui sépare la plaque tectonique américaine de la plaque tectonique eurasiatique. Colossal n’est-ce pas? La route Nationale 1 de 1300 kilomètres fait le tour du pays, et on ne conseille pas aux excursionnistes de se lancer en voiture dans les hautes-terres au centre du pays et ses landes désertiques sans partir en convoi.

Ces routes : quelles routes! Par moment, elles croisent de petits monticules de pierre, au milieu de nulle part. Elles rétrécissent pour les contourner. Pourquoi?

Tenez-vous bien, amis rationnels. C’est à cause des elfes.

Pour que les travaux se déroulent sans pépins, lorsque les tracés ou les projets de construction croisent de ces petites formations géologiques, on appelle un des nombreux médiums du pays. Ce dernier détermine si les elfes sont prêts ou non à déménager ou s’ils préfèrent rester là où ils sont. La réponse à cette question déterminera la façon dont les travaux se continueront.

Quel obscurantisme désolant, n’est-ce pas?

Allons. Gardons notre petite haine de l’irrationnel en laisse encore quelques instants.

Rassurez-vous : les islandais eux-mêmes rigolent de cette habitude pour le moins étonnante. À quoi bon s’en choquer? Les elfes ne font pas de mal. Je ne suis pas spécialiste des mythologies nordiques et germaniques, mais j’ai cru comprendre que ces petits êtres invisibles font partie de l’imaginaire collectif islandais depuis la colonisation du lieu par les Vikings au IXe et Xe siècle.

Pourquoi ne pas laisser mourir ce déraisonnable artéfact mythologique qui nous empêche de construire des routes à notre guise? Parce qu’au-delà de la croyance dogmatique, les elfes et les médiums qui leurs parlent sont un symbole, pour le peuple islandais, qu’il ne faut pas s’abandonner sans prudence à la fuite en avant tentante du progrès à tout prix. Ils sont les gardiens d’un mode de vie ancien, compagnons durables de la nation islandaise résistant à l’emprise du temps. On les retrouve dans les sagas Vikings, qui sont en fait leur récit historique national, aussi bien que sur les chantiers du 21ième siècle. Ils font partie des racines de ce peuple, et ce peuple n’a aucune intention de se purger de cette incarnation réelle du passé dans le présent qui apparaîtrait déraisonnable à tout esprit occidental typique d’aujourd’hui.

Un autre fait remarquable et typique de l’Islande : la place de la généalogie dans la société. De la même manière que le livre de la Genèse dans l’ancien testament est truffé d’énumérations généalogiques, les sagas islandaises sont aussi truffées de ces références permettant de situer précisément les grandes familles qui ont peuplé le pays. Ainsi, deux jeunes Islandais qui se rencontrent se demanderont immédiatement s’ils sont cousins, et à quel degré. Il est aisé pour la plupart d’entre eux de remonter leurs origines d’environ mille ans.

De l’importance des racines

De plus en plus, il m’arrive de remarquer que l’attachement à ses racines et le rejet de la course néolibérale à la dénationalisation, qu’on aime bien considérer au Québec comme le symptôme d’un « repli identitaire » et l’engrais de la xénophobie, sont en fait une constante chez ceux qui sont plus aptes que les autres à se projeter au-delà d’eux-mêmes et à aspirer à une pensée plus universelle. L’Islande m’a donc rappelé, avec ses histoires d’elfes, cette idée qui bourgeonne avec de plus en plus de force en moi et qui fait croître ma méfiance fondamentale envers les chevaliers de la modernité débridée que sont les « ouvriers de l’indignation » qui oeuvrent aujourd’hui à la déconstruction de notre « ancien monde » en chantant les promesses d’une nouvelle société merveilleusement améliorée et purgée de ses tares originelles.

Les elfes m’ont fait penser un peu plus fort que loin d’être nécessaire, la révolution par la déconstruction est non seulement non-nécessaire, mais potentiellement franchement pernicieuse. Avoir honte de ses racines, être dérangé par ceux qui en prônent l’importance et qui tentent de les réhabiliter dans un esprit collectif en décomposition, c’est de contribuer à ce qu’elles se coupent. Or, il faudrait peut-être cesser de prendre nos racines pour des ancres favorisant le repli identitaire, le rejet du « vivre-ensemble » et l’immobilisme socio-politique, et voir en elles, au contraire, une extraordinaire voile nous permettant de nous projeter dans le monde avec la direction qui est la nôtre.

La modernité scandinave dont nous rêvons est portée par des elfes du Xe siècle. Rappelons-le nous.