Source : Le Devoir Chers amis, chaque seconde nous rapproche du moment fatidique où le Parti Québécois décidera de l’identité de son prochain chef, chef qui, on l’espère, sera celui qui pilotera le navire lors des élections de 2018. J’ai parlé abondamment de cette course à la chefferie sur ce blogue dans les moments qui ont suivi la démission explosive de Pierre Karl Péladeau. J’avais identifié, dans ces divers textes, quelques enjeux qui me semblaient importants pour la course qui se dessinait. J’ai, par la suite, fait le choix de ne plus en parler pour un temps. Il fallait laisser le temps, d’abord, au PQ d’adopter les règlements de ladite course. Il fallait ensuite voir quels seraient les candidats en lice et, finalement, laisser le temps à ceux-ci de déployer leur « image de marque » et de lancer quelques propositions. Ceci étant fait, je me propose d’écrire un texte sur chacun des candidats. Voici le premier de la série : Jean-François Lisée.

La vision Lisée

Mon choix de présenter le candidat Lisée en premier émane du fait qu’il est, je crois, le premier à s’être situé clairement par rapport à ce qui est devenu le premier thème de la course à la chefferie : l’indépendance – quand et comment.

La réponse de Lisée a été on ne peut plus claire. Alors qu’Alexandre Cloutier et que Véronique Hivon avaient visiblement décidé de ne pas rompre avec la stratégie utilisée par le Parti Québécois depuis maintenant presque une décennie quant à l’indépendance (stratégie du flou artistique), Lisée, lui, n’a pas tardé à aller droit au but : les québécois ne veulent pas de référendum, nous ne sommes pas prêts à nous lancer là-dedans en tant que parti avant 2018. Il est plus urgent de tout faire pour déloger les libéraux que quoi que ce soit d’autre. Cela est, pour Lisée, une évidence. Le saccage du Québec par le PLQ doit être interrompu. C’est la première chose à faire. On fera l’indépendance après, dans un mandat subséquent.

Évidemment, le candidat Lisée sait très bien que de proposer clairement la mise en jachère du projet d’indépendance aux élections de 2018 fera bondir d’effroi ceux qu’on surnomme affectueusement les souverainistes « radicaux », ou encore les souverainistes « pressés » – lire « déraisonnables » ou « suicidaires » aux yeux de certains. Lisée propose donc, pour faire taire ceux qui seraient tentés de dire qu’il est le candidat de la démission, d’axer son image de marque autour de ces trois petites phrases.

Déloger les libéraux. Faire l’indépendance. Dans cet ordre.

Bien. On comprend l’idée. Pour Lisée, le projet de pays est actuellement un frein pour le succès électoral du Parti Québécois. Les Québécois détesteraient tellement l’idée même du projet que même un parti qui, aux yeux de tous, a pratiquement abandonné officieusement son option depuis plus de 10 ans se voit confisqué tout espoir de prendre le pouvoir. La lecture de Lisée de la situation est, avouons-le, épouvantablement sombre – et lucide diront certains : le projet d’indépendance, en 2016, est une nuisance pour le Québec, à tout le moins dans le contexte des élections de 2018.

Pour faire passer le mauvais goût du constat, il faut bien entendu l’entourer de miel. La stratégie est de mettre de l’avant en début de campagne un plan clair pour la promotion du projet de pays qu’on prévoit réaliser en… 2022.

Voilà ce qu’on appelle une vision à long terme.

Une série de trois vidéos nous explique donc comment un PQ dirigé par Jean-François Lisée compte utiliser les 6 prochaines années à préparer la souveraineté du Québec. On fera la promotion de l’indépendance (tournée musicale estivale, publicités, démonstration de la nuisance fédérale) sans jamais utiliser les fonds publics et on fera la convergence. Pour financer la promotion de l’indépendance, on comptera sur les dons des membres qui seront, présume-t-on, motivés par le projet concret. On comptera aussi sur l’IRAI financé à la hauteur de 1M$ par Pierre Karl Péladeau et sur le recrutement de gens riches qui s’engageront à donner 1M$ par année pour la promotion de l’indépendance.

Pour le reste, Lisée propose une approche péquiste classique pour gouverner le Québec, c’est-à-dire une gestion de centre-gauche. Il y ajoute toutefois une rationalisation des politiques d’immigration, position courageuse à l’heure de la religion multiculturelle nous empêche de constater que l’immigration n’est pas une panacée contre les périls démographiques et économiques qui nous guettent (lire ceci à ce sujet).

Critique

Il va sans dire que la pierre d’angle de la proposition politique de JFL s’incarne en sa promesse de ne pas faire de référendum en 2018. L’idée est elle bonne? Elle est, en tout cas, franche. La pilule est toutefois pénible à avaler pour un parti dont l’identité et la raison d’être, depuis sa fondation, sont le projet de pays. Je l’ai dit et redit sur ce blogue : s’éloigner ou diluer l’identité fondatrice du PQ, c’est risquer la désintégration de ce dernier. J’aimerais aujourd’hui préciser ma pensée au sujet de ce péril que je soulignais en mai dernier. La désintégration du PQ, ça n’est pas nécessairement sa disparition immédiate, ni la chute dramatique de son membership. La désintégration du PQ, c’est une mort lente, presque indicible. C’est une longue transformation, une agonie sans râle de l’idée d’indépendance.

Très simplement, garder le PQ sur pieds ne signifie pas garder l’idée d’indépendance vivante. Cette idée de la création, dans le siècle Trudeau, d’un état-nation souverain en Amérique du Nord, rappelons-le, est portée par des principes précis de philosophie politique qu’on peine d’ailleurs aujourd’hui à nommer sans frémir d’effroi, culpabilisés que nous sommes à la fois par le grand capital qui souhaite le moins de frontières possibles et par une grande quantité d’autres interlocuteurs prétendument progressistes qui paniquent tels des chats devant des concombres lorsqu’on prononce le mot « identité » et « nation ». Pour le PQ, le pouvoir est et doit demeurer un moyen de réaliser son projet. Il faut l’atteindre, mais on ne peut pas raisonnablement le faire en faisant l’économie de la proposition de ce projet aux citoyens. Autrement dit, il faut réussir à marier la nécessaire accession au pouvoir avec la promotion d’un projet qui est en harmonie avec les principes qui sous-tendent notre parti, sans toutefois prendre le pouvoir comme une fin en soi.

Or, la stratégie Lisée est avant tout basée sur un constat d’échec de la possibilité de gagner en faisant appel au projet qui naît naturellement de ces principes qui sont les nôtres, du moins en 2018. On sent le candidat sincère, et nul ne doivent douter de son attachement à l’indépendance. On doit toutefois impérativement se poser un certain nombre de questions devant sa stratégie.

Quid si nous perdons en 2018? L’objectif de 2022 redeviendra celui de déloger les libéraux et on remettra encore au mandat suivant le projet d’indépendance?

Comment l’indépendance deviendra-t-elle magiquement possible en 2022 si on adopte essentiellement les mêmes idées que toujours pour y arriver (promotion, convergence)? Ne risque-t-on pas simplement de toujours remettre à plus tard?

Comment mieux garder vivante l’idée de notre indépendance nationale dans l’esprit collectif québécois? La stratégie Lisée ne comporte-t-elle pas un grand risque de, justement, l’associer encore plus avec les échecs qui nous collent à la peau depuis le début?

Éloigner encore davantage l’horizon de la réalisation de notre raison d’être préviendra-t-il le fait que, qu’on le veuille ou non, les élections de 2018 se feront encore sous le signe de la question nationale, qu’on le veuille ou non?

Dans tous les cas, la proposition politique de JF Lisée en aucun temps ne me convainc d’une possible victoire électorale en 2018. Je suis extrêmement sceptique du postulat selon lequel les élections de 2018 se joueront sur le plan des idées politiques et dans la bonne foi quant aux intentions affirmées du PQ, et encore plus sceptique quant à la valeur de la supposition selon laquelle promettre l’absence de référendum constitue la clé pour l’accession au pouvoir dans 2 ans. Rappelons-nous à cet égard que Pauline Marois avait déclaré n’avoir aucune intention de faire un référendum lors des élections de 2014. Résultat? Des souverainistes franchement lassés et des anti-nationalistes déchaînés de mauvaise foi.

Ah… Et oui : une défaite cuisante suivi d’une accentuation de notre enlisement.

Au suivant…