Ma collègue indépendantiste Tania Longpré publiait hier sur son blogue du Journal de Montréal un papier qui, à raison, a fortement fait réagir. Elle y témoigne candidement au sujet de ses tourments politiques par rapport à la question nationale, se demandant s’il n’est pas vain d’orienter son action en tentant de réaliser ses rêves profonds de voir se mettre elle-même au monde une république Québécoise, se demandant s’il n’est pas plutôt préférable de se résigner, en quelque sorte, à admettre que le projet n’est plus dans l’air du temps et agir en conséquence.

Plusieurs n’ont pas manqué de sauter au plafond, et de prêter à Tania toutes les intentions, allant de la préparation du terrain pour une carrière à la CAQ à une conversion au fédéralisme. La vérité est que les anti-nationalistes doivent bien se bidonner depuis hier de nous voir ainsi agités. Voyons les choses positivement d’abord : la famille indépendantiste est tissée serrée et encore bien vigoureuse, quoi qu’on en dise. Elle est toutefois traversée d’une crainte viscérale de devoir donner raison à ses adversaires, qui répètent inlassablement et sur toutes les tribunes depuis au moins 10 ans que le projet est mort et enterré aux yeux du « vrai monde », qu’il est déconnecté des préoccupations des gens quant à la vie de tous les jours, et que de s’y accrocher, c’est de nuire au Québec en permettant la réélection des Libéraux. Sans arrêt, jour après jour, on cogne sur le même clou de notre cercueil avec une unanimité digne de l’équipe éditoriale d’un média d’état sous un régime autoritaire : les souverainistes se parlent entre eux. Les souverainistes sont déconnectés. Ils n’ont pas compris. Ils ne pensent pas aux vraies affaires. Ils pellettent des nuages. Ils ne se remettent pas en question.

Que sont les vraies affaires dont les souverainistes ne se préoccupent supposément pas?

Les bains des personnes âgées dans les CHSLD? Les nids de poule innombrables? Les viaducs en décrépitude? La protection de la tortue molle à épines? L’état des haltes routières? Hausser les impôts pour les riches? Augmenter les prestations d’aide sociale?

Diantre, cela me met en furie. Mes pauvres amis qui aimez tant les VRAIES AFFAIRES, réveillez-vous, par pitié. Sortez votre tête de La Presse un instant, et considérez une toute petite seconde la chose suivante : le Québec n’existe politiquement qu’à moitié. Réveillez-vous. Les vraies affaires? Faites-moi rire un peu. Faites-moi rire quand vous vous lamentez que les jeunes ne s’intéressent plus à la politique. Si l’engagement politique actif consiste à se faire crucifier publiquement pendant 4 ans en ayant comme projet de société une modulation de la taxe santé et un réorganisation administrative des ressources gestionnaires du système d’éducation, permettez-moi de vous demander un instant si ces choses, ces VRAIES AFFAIRES ne sont pas plutôt une pilule pour vous faire oublier que vous n’avez même pas été capables de donner naissance à votre pays.

Vous pleurez pour les grenouilles et les perdrix à cause de l’Oléoduc Énergie-Est? Pleurez, mes amis, pleurez tant que vous voulez. La vraie question ici, c’est celle du pays que nous ne sommes pas, ce rêve que nous croyons secondaire, conditionnel à d’autres lubies, aux modes politiques du moment. La vraie question est et sera toujours, que vous aimiez cela ou non, que nous nous lamentons quotidiennement sur notre supposée médiocrité parce que, justement, nous nous sommes laissés faire, laissés convaincre que nous ne pouvions pas être maîtres chez nous, et que notre destin était celui d’être tenus en laisse par Ottawa au nom des intérêts canadians. Et au bout de cette laisse, à notre cou, un petit choke bien placé : celui de la honte d’être nous-mêmes. Celui qui serre juste assez pour nous étouffer, nous susurrant à l’oreille « racisme systémique », « xénophobie », « exclusion des minorités », « société fermée », « repli identitaire ».

Oui, c’est cette peur que ressentent tous les indépendantistes lorsqu’ils lisent ou entendent un membre de notre famille d’écorchés politiques se demander si les adversaires n’ont pas gagné la guerre. Notre soubresaut, c’est le symptôme de l’éternelle introspection qu’est la nôtre (n’en déplaise à Richard Martineau), après avoir porté un projet politique irréalisé après 40 ans.

Il faut cependant garder une chose en tête : ça n’est pas en démissionnant à la suggestion de nos adversaires que nous allons faire survivre notre projet et encore moins en acceptant de les laisser définir le décor entier du contexte politique de l’époque. Ça n’est pas une question de stratégie. C’en est une de simple bon sens.

Le prochain siècle sera celui du débat entre les nationalismes et le mondialisme. Ne nous laissons pas berner par les charlatans qui tirent à gauche et à droite le débat politique en prétendant que la question qui nous importe en est une du siècle dernier. Elle en est une du siècle à venir, nom de Dieu!

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