Copyright Le DevoirDeux personnalités politiques très en vue, Jean-Martin Aussant (JMA) et Gabriel Nadeau-Dubois (GND), ont annoncé cette semaine en grande pompe la formation d’un mouvement politique non-partisan appelé Faut qu’on se parle (FQSP). Mathieu Bock-Côté y a ce matin consacré une chronique et hier, Sébastien Bilodeau publiait une lettre au Devoir au sujet de cette initiative. Tous deux dénoncent à leur manière le biais manifeste qui teinte l’entièreté de la démarche du mouvement. Je partage leur constatations. On nous demande de suggérer des solutions à 10 problèmes précisément identifiés, mais ces problèmes sont précédés de constats qui orientent clairement les discussions qui suivront. Tout a été dit sur cet aspect de FQSP, je n’en rajouterai pas. J’aimerais parler d’autre chose : de la discussion au sujet d’un « projet de société » comme inhibiteur de l’action politique indépendantiste.

Le projet, c’est l’indépendance

Croyez-moi, chers amis, l’accession du Québec à l’indépendance politique constitue un projet bien assez imposant pour constituer à lui seul l’objet d’un mandat électoral. Une des preuves, d’ailleurs, qu’on en a jamais vraiment mesuré toute l’ampleur au Québec est que l’on s’imagine pouvoir aisément la réaliser dans le cadre offert par le Canada en l’espace de quelques mois, voire un an. Cela me semble une sous-estimation de l’ampleur de la tâche, ne serait-ce que pour prendre le contrôle effectif de notre territoire. Je me demande même parfois si le cadre offert par le droit international le permet réellement et non seulement virtuellement. Cela étant dit, certains commentateurs se désolaient, suite au dévoilement de la plateforme web de FQSP, que nous n’étions pas encore débarrassés de la question nationale, puisqu’elle constitue un des 10 problèmes dont on nous propose de discuter.

J’aimerais rassurer ces gens inquiets et las : aucun danger que ce mouvement ne participe à la réalisation du projet ni à raviver profondément la flamme à son sujet chez les citoyens. Les instigateurs de FQSP l’ont d’ailleurs précisé d’emblée. On parlera, dans le mouvement, de l’avenir du Québec au sens large, et pas seulement de son avenir constitutionnel. Autrement dit, on ne considère pas que cet avenir constitutionnel se situe en amont de toutes les autres questions abordées dans la discussion menée par GND et JMA. C’est pourtant le cas.

Il va falloir qu’un jour les gens qui se disent indépendantistes et qui souhaitent réellement mener le projet à bien réalisent que d’y greffer toute sorte d’artifices et de petits ornements sous prétexte qu’on ne peut pas faire l’indépendance pour elle-même et qu’elle doit absolument, pour être souhaitable, porter un « projet de société » constitue en fait une profonde incompréhension de ce qu’est la création d’un état par sécession d’un pays du G7.

C’est en ce sens que je critique donc l’initiative FQSP. Elle dilue l’indépendance entre d’autres questions dont la nature et l’efficacité des solutions, en réalité, dépendent de la réalisation de cette dernière. Pour le souverainiste que je suis, cela semble contre productif, à plus forte raison encore si le mouvement débouche sur la formation d’un parti politique. Y a-t-il derrière FQSP une stratégie de convergence de la gauche souverainiste? Peut-être. Si tel était le cas, cela aiderait-il à la réalisation de l’indépendance? Possible. Je persiste cependant dans mon scepticisme en constatant qu’on envisage encore l’indépendance de la façon dont on la considère depuis les années 70, c’est-à-dire comme l’accessoire d’un nécessaire progressisme. Bien sûr, si l’initiative devait cacher cette stratégie de convergence et qu’elle devait porter fruit, je serais étonné, mais je voterai bien évidemment OUI pour le pays. Cela va de soi.

Quelques définitions et leurs implications

  • État : Groupement politique bénéficiant du monopole du droit de mettre en oeuvre lui-même ou par délégation la violence et la coercition sur son territoire (Max Weber).
  • Souveraineté : Elle consiste en le pouvoir de décider DE et DURANT l’état d’exception (Carl Schmitt). Elle est absolue ou elle n’est pas (Jean Bodin).
  • État d’exception : C’est l’état limite du droit, le moment où, pour sauvegarder l’État et la Constitution, il faut suspendre temporairement le droit commun (Carl Schmitt) et donner à l’État des pouvoir exceptionnels.

Ces trois définitions très simples impliquent plusieurs questions essentielles pour la réalisation éventuelle de la souveraineté effective du Québec. Que faire de l’occupation militaire du Canada au Québec? Les troupes seront-elles retirées de bonne foi? Si oui, comment constituera-t-on le bras armé de la République de manière à contrôler les nouvelles frontières? Comment gérera-t-on les potentielles demandes de partition du territoire par les premières nations, les anglophones de l’ouest de Montréal ou les Québécois opposés à l’idée? Si les troupes ne sont pas retirées de bonne foi, nous serons face à une forme d’armée d’occupation. Comment gérer cela?

Et le rapport de force sera à renverser à notre avantage sur tout un tas de domaines. Économie. Relations internationales.

Souverainistes, avez-vous peur à l’évocation de ces question?

Non? Bonne réponse. Oui? Mauvaise réponse, essayez encore.

J’ai dit d’essayer encore! Pas d’aller discuter de patates en poudre dans les CHSLD.

Oh, je vois. Vous vous dites qu’il faut s’occuper mieux de notre monde avant de penser à de gros projets abstraits, déconnectés des « vraies affaires » et possiblement dépassés comme l’indépendance nationale.

Eh bien voilà. Peut-être n’avez-vous pas vraiment compris ce que le projet impliquait. Peut-être n’en avez vous jamais vraiment voulu non plus. Allez voir les jeunes dans les universités. La grande majorité d’entre eux vous diront que c’est un projet de baby boomers réacs de toute façon. Affaire classée. Discutons de l’impression recto-verso de documents gouvernementaux au ministère de l’éducation, maintenant.

L’exceptionnalité française en Amérique du Nord? La prise de possession de notre territoire et des pouvoirs qui reviennent aux peuples? Le rapatriement de nos moyens financiers nationaux ici, chez nous? La possibilité de représenter nos propres intérêts dans le monde? Nah. Trop déconnecté. Ça n’est pas un projet valable en soi, dira-t-on.

On ne peut pas se fâcher contre des assemblées de cuisine citoyennes et toutes les nobles intentions qui les entourent. Mais l’avenir de notre peuple ne passe pas par-là. Au contraire. Si on transpose là-dedans notre militantisme indépendantiste, on participe davantage à notre enlisement qu’à notre libération.