Voyageur au dessus des nuages, Caspar David Friedrich

La constitution d’un esprit original et non-enclavé au XXIe siècle est un défi de tous les instants. À l’heure où l’on songe, outrés, aux livres décrétés à l’index par l’Église de jadis, on se rend compte que la censure n’a régressé qu’en apparence tant la lecture de certains auteurs et de certains ouvrages sont aujourd’hui condamnés par les figures d’autorité oeuvrant dans l’espace public. C’est l’apanage de ces nouveaux curés que sont les intellectuels médiatiques et académiques de prescrire la pensée correcte, et cette pensée correcte est celle de la déconstruction et de la course vers la décadence. Il est vrai de dire qu’il n’existe désormais que peu d’ouvrages officiellement interdits mais, comme les États quant à leurs relations géopolitiques, les gardiens de la moralité d’aujourd’hui sont passés du hard power au soft power pour assoir leur autorité. L’efficacité de ces techniques est terrifiante.

Celui ou celle qui aspire à développer un esprit original, plus universel et hors des modes de son temps doit en premier lieu noter sans relâche comment s’exprime cette autorité morale à la fois suave et contrôlante qui sévit aujourd’hui. Elle s’exprime par le langage de la vertu, par l’étalage d’intentions calquées sur les grands dogmes religieux et des mythes sur lesquels elle s’est bâtie, mythes et dogmes qu’elle rejette pourtant du revers de la main en se drapant de prétentions scientifiques. Ses méthodes coercitives ne sont pas directes. Elle contrôle de la manière dont Foucault l’a décrit : indirectement, par le biais d’institutions dont l’objectif premier est non pas coercitif mais positif ou gestionnaire.

Il ne s’agit pas ici de complotisme. Personne, ni aucune fraternité quelconque n’est responsable de ce nouveau contrôle moral et politique des esprits sinon que la nature même de notre civilisation, qui porte peut-être finalement en elle-même les germes de sa propre désintégration. Ne faites donc pas erreur. Chercher des traînées dans le ciel, du poison dans les remèdes, des sociétés secrètes malicieuses n’est pas subversif et participe davantage de la décadence de notre temps que de la lutte à cette dernière.

Lisez.

Lisez de vrais auteurs, de vrais penseurs. Si vous n’avez pas de bibliothèque, commencez-en une. Lisez tout ce que vous pouvez. Lisez les classiques. Lisez les fondateurs de la pensée moderne. Embrassez leurs écrits, comprenez-les, questionnez-les. Faites-leur l’honneur de vous impliquer réellement intellectuellement dans vos lectures. Mais ne vous arrêtez pas là. Lisez ceux dont on ne parle pas ou plus. Lisez les obscurs, lisez ceux qu’on n’enseigne pas. Lisez ceux qu’on vous reprochera de lire, ceux que vous n’oserez pas citer sans avoir l’impression de défoncer un mur qu’il ne fallait pas défoncer. Lisez ceux qui vous font peur. Lisez ceux qui feront froncer les sourcils de votre libraire. Faites-leur l’honneur d’une lecture profonde et amoureuse, dans le secret de votre bibliothèque. Ne les lisez pas que pour les condamner. Lisez-les en vous demandant pourquoi ils sont infréquentables. Je ne parle pas ici d’hurluberlus illuminés modernes entretenant de folles lubies proches du délire paranoïaque. Je parle de grands esprits mis au rancard de l’histoire, de génies tombés dans l’oubli, de lumineux subversifs dont la flamme pas encore éteinte doit impérativement être gardée vivante pour, d’une part, la richesse de la pensée occidentale et, d’autre part, pour éclairer la lanterne de notre malaise dans la culture et dans la civilisation, nous permettre de mettre des mots sur nos doutes et de découvrir des chemins intellectuels salvateurs.

Cherchez les infréquentables, ne les oubliez jamais. Ils sont autant de trésors à chérir en ces temps épouvantablement consensuels. Je n’en dresserai pas ici une liste, mais si vous cherchez à les croiser, ils seront, un jour ou l’autre, sur votre chemin.