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Amis lecteurs qui suivez le fil de mes réflexions sur ce blogue depuis maintenant presque un an, peut-être avez-vous remarqué qu’une de mes obsessions politiques consiste en la critique de ce que j’en suis venu à nommer de façon de plus en plus stable le « libéralisme anglo-protestant ». Ma façon de désigner ce phénomène idéologique a varié et j’ai utilisé, au fil du temps, diverses formules : hégémonie libérale-libertaire, triomphe du libéralisme mondialisant. Vous pardonnerez le flou conceptuel que cela engendre, je veillerai éventuellement à stabiliser et à définir mieux ces termes que certains d’entre vous trouvez sans doute que je galvaude grossièrement. Tout cela pour dire que j’en suis venu, au fil de mes lectures et de mon parcours académique, à sentir qu’il est en quelque sorte de mon devoir, malgré l’aspect potentiellement sulfureux que cette position porte en elle, de critiquer et de dénoncer avec vigueur l’hégémonie qu’exerce aujourd’hui le libéralisme sur les esprits. J’ai envie aujourd’hui d’expliquer pourquoi souvent, lorsque je parle du nationalisme québécois, je l’oppose à un libéralisme dont je précise l’origine anglo-protestante. Je tenterai de mettre cela simple, malgré que l’établissement d’une définition précise du libéralisme soit très difficile sans le diviser en moult sous-sectes. Permettez-moi tout de même de me risquer, même si je sais pertinemment qu’on pourra m’accuser de simplifier outrageusement la réalité et les théories auxquelles je ferai appel.

Carl Schmitt, un penseur politique du 20e siècle aussi brillant et pertinent qu’infréquentable, ouvre une de ses oeuvres majeures, Théologie politique, comme ceci.

Tous les concepts prégnants de la théorie moderne de l’État sont des concepts théologiques sécularisés.

Ce que Schmitt nous apprend par cette phrase est fondamental et permet de comprendre une quantité phénoménale de clivages politiques, de tensions idéologiques et de problèmes engendrés par la dissolution souhaitée par certains des États-nation. En langage très simplifié, cette phrase extraordinaire de Schmitt signifie que les fondements des grandes idéologies politiques sur lesquelles nous bâtissons nos États prennent essentiellement racines dans le monde de la théologie, de la morale religieuse. Ainsi, une nation catholique entrant dans la modernité tendra, en séparant le politique du religieux, de séculariser, de laïciser, si l’on veut, la morale catholique à travers ses institutions politiques et sa constitution.

Ayant établi cela, il devient non plus intéressant mais NÉCESSAIRE de nous demander, lorsque l’on cherche à comprendre politiquement une société donnée, dans quelle théologie prennent racines les principes moraux sur lesquels elle assied ses institutions et sa constitution. C’est une question de sensibilité à l’identité de ces sociétés, que l’on osera même nommer nations, que de chercher à répondre à cela.

C’est pourquoi je crois important, lorsque nous cherchons à comprendre la société québécoise, d’insister sur le fait que cette dernière, jusqu’à très récemment (les années 60), se désignait elle-même comme une nation canadienne française catholique. Oublions un instant notre anti-cléricalisme primaire et tentons, pour une fois, de réfléchir sérieusement à l’importance de la mention du catholicisme. Cela éclairera rapidement pourquoi, dans mes écrits nationalistes, je mentionne souvent de façon critique le libéralisme anglo-protestant.

Ce qui est aujourd’hui le Québec a été jusqu’à la révolution tranquille une société marquée socialement et politiquement par le clergé. C’est lui qui, jusque dans les années 60, a assuré l’éducation et les soins de santé du peuple Québécois. L’État était, pour les Québécois, très proche du religieux. Malgré toutes les critiques modernes dont on l’afflige, l’importance du clergé au Québec ne peut se démentir : il s’agit d’un fait, je crois, incontesté. On ne peut pas effacer cela, il s’agit d’un élément de base expliquant la spécificité québécoise, qu’on aime cela ou non. On ne peut faire table rase de l’histoire.

Arrivent les années 1960 et la révolution tranquille. L’État québécois se laïcise et se modernise. Le Canadien français catholique devient le Québécois que l’on connaît aujourd’hui. Il cherche à s’émanciper et à prendre à bras le corps sa destinée en main. Le Canada anglais, lui, avait procédé à une modernisation de ses institutions depuis plusieurs décennies en suivant les préceptes de l’idéologie libérale éclairée venue d’Angleterre et d’une France révolutionnaire elle-même fortement inspirée par ce libéralisme anglais né main dans la main avec le protestantisme (rejetant l’autorité du pape, misant sur la propriété privée et sur des droits individuels ne devant en aucun cas se soumettre à quelque souverain que ce soit). Le Québec, pendant ce temps, a conservé pendant presque un siècle sa dynamique socio-politique mariant catholicisme et politique, développant sa spécificité par contraste avec le reste de l’Amérique. On présente aujourd’hui allègrement cet état de fait comme un retard du Québec par rapport au monde. Or, la remise en question de la pertinence de ce jugement de valeur me semble fondamentale. Pourquoi s’obstiner à considérer cette spécificité politique du Québec comme un retard plutôt que comme un simple fait?

Toujours est-il que la révolution tranquille s’est soldée par un échec, par l’échec de la pérennisation de l’exceptionnalité politique québécoise, ou plutôt canadienne française catholique, par le biais de son accession au statut d’État-nation souverain. Cet avènement d’une république dûment constituée, c’était précisément cette sécularisation de concepts théologiques dont parle Schmitt à travers la fondation d’institutions politiques pérennes et l’établissement d’une constitution respectant les valeurs dans lesquelles notre identité nationale prend racines.

Qu’en est-il aujourd’hui? Aujourd’hui, chers amis, les « meubles québécois » que l’on ne cesse de vouloir sauver n’ont simplement pas de maison à se mettre sur la tête pour les protéger des intempéries. Pire encore, la spécificité politique et culturelle québécoise se voit isolée au milieu d’une Amérique du Nord de tradition libérale anglo-protestante (donc moralement distante de l’idéologie politique héritée du catholicisme), dans une fédération, le Canada, dont la constitution de 1982 prône l’avant-garde de ce libéralisme anglo-protestant par le biais de sa Charte Canadienne des Droits et Libertés et dont le premier ministre cherche à être un défenseur féroce pour le bien de l’humanité, croit-il, dans un Occident où même les écoles se donnent pour mission de mettre les enfants sur le droit chemin de la « pseudo-tolérance » libérale.

C’est ce qu’on appelle un processus d’assimilation politique. Et ça fonctionne diablement bien.

Appuyer la Charte des valeurs? Une affaire de vieux réac!
Être nationaliste identitaire? Une affaire d’ignorant replié sur lui-même!
Critiquer Justin Trudeau? Une affaire d’esprits chagrins!
Critiquer l’immigration de masse? Une affaire de xénophobe!
Souhaiter une laïcité à la française? Islamophobie, fermeture à l’autre!
Appuyer les lois linguistiques? Fasciste du langage!

Toutes des affaires de régionaux peu éduqués, d’indésirables et de crypto-fascistes, de « Québécois de souche » finalement.

De grâce! Ne nous laissez pas seuls avec des Québécois de souche!

Libéralisme anglo-protestant, sauve-nous de ces rustres!

Ce qu’on ne mentionne jamais, c’est que le libéralisme est peut-être un impérialisme idéologique, un dissolvant collectif et une doctrine politique tout aussi fondamentalement religieuse que ce à quoi il s’oppose, et donc tout aussi questionnable.

Concluons. L’idée n’est donc pas de retourner à l’église le dimanche. L’idée est simplement de comprendre d’où nous venons et dans quel univers nous évoluons, de voir que sans État souverain pour pérenniser notre exceptionmalité, les tensions sociales inhérentes à un peuple qui se meurt seront toujours de plus en plus fortes. Cette compréhension théologico-politique nous permet aussi de NE PLUS JAMAIS nous laisser humilier par les convertis à la morale anglo-protestante qui pullulent partout autour, nous reprochant d’exister tels que nous sommes. Ça suffit!