Justin Trudeau, CTV News

Un feu d’artifice libéral inespéré a illuminé le Canada d’un océan à l’autre lundi soir, à l’issue d’une campagne électorale historiquement longue. La surmultiplication des sondages et des outils de compilation et de prédiction statistiques avait entraîné l’électeur canadien dans un tumulte de réflexions quant au vote stratégique.

Peu pouvaient toutefois, le 19 au matin, prévoir avec assurance le résultat du scrutin, la seule certitude semblant être la formation d’un gouvernement minoritaire. À 22H30, l’annonce Radio-Canadienne d’un gouvernement majoritaire libéral a fait perdre beaucoup de « vieux deux » à bien des parieurs politiques. Dire que les attentes sont grandes serait un euphémisme. L’enfant chéri de la dynastie Trudeau a non seulement évité les écueils d’une campagne électorale, mais a fait oublier aux Québécois l’héritage controversé de son père et de son parti en se positionnant économiquement à gauche d’un NPD en recentrage et flanqué d’un chef – Thomas Mulcair – qui n’a suscité ni animosité, ni sympathie.

La première journée…

Dans la mise en marché d’un produit politique, la première journée est d’une importance capitale. Il faut susciter l’enthousiasme de ceux qui ne nous ont pas appuyé, inspirer ouverture, leadership et, dans le cas spécifique de cette nouvelle législature, le changement. Là réside en effet une grande partie du message envoyé par le peuple canadien par voie électorale : changement de régime, changement d’image. De l’air frais, de la jeunesse, de la politique « autrement. » Mission accomplie, encore une fois, pour notre jeune premier. En moins de 24 heures, au terme d’une mise en scène particulièrement efficace, Justin Trudeau a su cristalliser son image et installer solidement dans l’esprit collectif la réelle possibilité d’un Canada 2.0. Les usagers du transport en commun transitant par le métro Jarry ont pu déployer leurs perches à selfie et toucher à un des « sexiest politicians in the world, » dixit The Daily Mirror. Des militants pâmés ont célébré avec lui dans sa circonscription. Puis, pendant que la presse et la télé française dissertaient sur « Djostine, » un premier geste politique d’envergure fût posé : un coup de téléphone à Obama pour annoncer le retrait des F18 canadiens des opérations de frappe contre l’État Islamique en Syrie et en Irak. Difficile de mettre la barre moins haute.

…les 1460 jours suivants

Évidemment, l’essentiel du règne Trudeau est à venir. La carte de l’image lustrée et séduisante solidement installée au jour 1 peut être jouée de deux façons : la première pour susciter un consensus écrasant lors du prochain scrutin. Ce jeu est celui de l’honnêteté et de l’authenticité. Au-delà du débat entourant le bien fondé des politiques qui seront mises de l’avant se situe la question du renouveau politique. Le respect des promesses, le fait de ne pas décevoir les attentes, de diriger avec leadership et ouverture seront alors de mise. À cet égard, les attentes sont d’autant plus grandes que la barre est haute. Un véritable volte-face par rapport au Canada de Harper a été annoncé, et il est rare de voir un état agir de façon concrète et significative lorsque de grands changements sont promis. Les partis politiques qui arrivent en position de pouvoir se voient souvent liés à d’anciennes promesses, à devoir honorer des contrats et des engagements pris par la législature précédente et, conséquemment, à agir de façon beaucoup plus sobre et tempérée que ce que les envolées électorales avaient laissé entrevoir. Dire le mal que cela fait à l’engagement politique citoyen prendrait un nombre incalculable de pages. La quasi certitude que les promesses ne seront jamais tenues, le fait de s’attendre systématiquement à l’évocation de de trous budgétaires cachés par la vilaine administration précédente justifiant l’abandon des mesures phares mises de l’avant en campagne électorale entraînent un cynisme galopant et démocratiquement destructeur. Le second jeu que peut dévoiler Trudeau est celui de l’anesthésie des désillusions entraînées par un un nouveau gouvernement qui dilue ses intentions jusqu’à ce qu’elles aient perdu toute saveur. L’a priori positif créé par l’image lustrée et séduisante cristallisée au jour 1 – et plus largement en début de mandat – peut en effet servir à endormir les esprits. Quoi qu’il en soit, si c’est le jeu de l’honnêteté et de l’authenticité qui est mis de l’avant, on peut d’ores et déjà mettre un « vieux deux » sur une victoire écrasante de l’Équipe Trudeau en 2019, qui saura rallier bien plus que les libéraux canadiens, mais aussi la vaste majorité des citoyens assoiffés d’une politique moins lassante, plus innovatrice et authentique.


Les douze travaux

Les dossiers à surveiller sont nombreux. Globalement, on nous a promis un recentrage de l’image du Canada sur la scène internationale. On s’attend donc au retour d’un Canada vecteur de paix et d’aide humanitaire et à l’abandon de la tendance plus activement guerrière adoptée depuis près de 10 ans par le gouvernement conservateur. Concrètement : l’abandon de l’achat des coûteux chasseurs F35 à la compagnie américaine Lockheed-Martin, la fin des frappes contre l’État Islamique, l’augmentation de l’aide humanitaire. Un retour du Canada au Conseil de Sécurité de l’ONU couronnerait le tout. Dans l’optique du retour d’une image plus consensuelle du Canada à l’international, on s’attend aussi à un nouveau Canada écolo. Les yeux seront tournés vers COP21 à Paris vers la fin novembre. L’objectif de cette conférence mondiale sur les changements climatiques est ambitieux : « aboutir, pour la première fois, à un accord universel et contraignant permettant de lutter efficacement contre le dérèglement climatique et d’impulser/d’accélérer la transition vers des sociétés et des économies résilientes et sobres en carbone » (cop21.gouv.fr). Une délégation canadienne agissant en leader à Paris serait une preuve intéressante de l’honnêteté du règne Trudeau. Plus significative encore sera la façon avec laquelle le nouveau gouvernement négociera ses engagements environnementaux avec l’imposante et puissante industrie pétrolière albertaine. Se tiendra-t-il debout? La liste des travaux est longue : réforme du sénat et évitement d’un potentiel gâchis constitutionnel, réinvestissement massif en culture et en science, revalorisation de CBC/Radio-Canada, affrontement d’une récession, légalisation de la marijuana… Autant de déceptions potentielles pour les Canadiens, autant d’occasions de triompher pour notre nouveau jeune premier. Les prochaines années ne manqueront pas d’être fascinantes.

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