Nationalisme québécois vs. Trudeau 2.0

P.E. Trudeau et J. Parizeau, Archives, Presse Canadienne

Le résultat de la dernière élection fédérale aura été, d’un point de vue canadien, une surprise absolue. Personne n’avait imaginé ce tsunami rouge venu de l’Atlantique balayer le pays jusqu’au Pacifique dans ce contexte électoral où le bipartisme canadien traditionnel avait fait place à un tripartisme tout nouveau. D’un point de vue québécois, prenant en considération l’importance que revêt la question nationale depuis les années 60 dans l’univers politique de la province mouton-noir de la fédération, la lune de miel prend une tout autre saveur. Moins de 48 heures après que le Canada, incluant le Québec, ait porté Trudeau fils au pouvoir, François Legault et Philippe Couillard chantaient déjà l’agonie du projet souverainiste.

Un pari risqué

Il est vrai que le pari de miser tant de ressources et d’énergies sur le Bloc Québécois, un parti devenu soudainement mineur suite à la « vague orange » de 2011, était pour le moins courageux. Serait-il possible de le faire renaître de ses cendres? Avec deux députés sortants, les beaux jours des défenseurs des intérêts et de la spécificité québécoise aux Communes semblaient révolus. Gilles Duceppe revenu en sauveur travaillant main dans la main avec un Pierre Karl Péladeau qui avait déclaré, un an auparavant, mettre en doute l’utilité du Bloc Québécois, promettaient, le feu dans la voix, le début d’un nouveau cycle indépendantiste. Les troupes ont été tétanisées puis, en bons soldats sur le champ de bataille électoral, ont pris d’assaut la tâche colossale de mettre fin à l’apparente déréliction du parti qui, dans ses beaux jours, a déjà formé l’opposition officielle à Ottawa.

Seul problème : cette élection portait sur tout sauf la question nationale. Les électeurs québécois étaient polarisés autour de l’axe gauche-droite, non pas autour de la place de la nation dans (ou hors de…) la fédération. À ce titre, le gouvernement Harper et l’opposition néodémocrate, deux partis fondamentalement opposés à l’idée d’auto-détermination des peuples, ont fait preuve d’une stratégie redoutable pour mater les indépendantistes qui, forts d’un nouveau chef péquiste extrêmement déterminé et ne laissant personne indifférent, semblent prêts à prendre les actions nécessaires pour donner aux Québécois l’état qu’ils estiment devoir leur donner après 40 ans d’échecs et de déceptions amères. Le projet souverainiste étant porté depuis des lunes par une gauche sociale-démocrate fatiguée de perdre et de soutenir un idéal en jachère, la motion purement symbolique et sans aucune conséquence de la « nation québécoise dans un Canada uni » adoptée au Parlement en 2006 et le glissement du débat électoral autour d’un affrontement entre la terrifiante droite et la vertueuse gauche ont suffi pour que cette frange politique porteuse de la souveraineté fasse un appel puissant à voter dans le but de déloger Harper.

Ma gauche est plus forte que la tienne

Reprenant les arguments traditionnels des détracteurs du Bloc Québécois, c’est-à-dire l’inutilité de voter pour un parti condamné à l’opposition, la vilenie et l’égoïsme d’envoyer des souverainistes « bloquer » les nobles projets fédéraux au nom des intérêts particuliers du Québec, la gauche s’est en grande partie désolidarisée sans plus de question du Bloc au profit de n’importe quel parti en mesure de ne pas redonner le pouvoir aux conservateurs. Les élucubrations les plus originales furent faites sur la base des innombrables sondages électoraux. Les appuis furent donnés tous azimuts au NPD, puis aux Libéraux, le Bloc (i.e. les souverainistes radicaux) devenant l’ennemi qui divise le vote. Revirement dramatique s’il en est, les militants ont tout de même continué à mener le navire contre vents et marées. L’adoption par le Bloc d’une position sans équivoque en faveur du vote à visage découvert provoquée par le niqabgate orchestré par les stratèges conservateurs a suffi à donner à la gauche « stratégique » une arme supplémentaire pour attaquer l’ennemi diviseur de vote : le nationalisme québécois serait injecté de xénophobes et reposerait sur une intolérance latente. Avouons que dans l’oeil d’un fédéraliste craintif face à l’arrivée d’un chef fort au PQ, déterminé à faire l’indépendance, il y avait matière à se bidonner quotidiennement de cette macabre hécatombe. Le piège était parfait et il a parfaitement fonctionné.

Quel avenir?

Les indépendantistes ont persisté, droits comme des chênes. La députation bloquiste, au lendemain du scrutin, a quintuplé, passant de deux à dix députés – pas assez toutefois pour que l’organisation bloquiste soit reconnue comme parti officiel sur la Colline Parlementaire. Duceppe, un parlementaire d’expérience et d’une qualité reconnue bien au-delà des frontières du Québec, a de nouveau été défait dans son comté. Le pourcentage d’appui au parti a, lui aussi, baissé depuis 2011. Malgré que le Bloc Québécois ait servi de plateforme pour qu’une coalition souverainiste (PQ-ON-QS) travaille pour une première fois ensemble, que de nouvelles stratégies de communication aient été testées, malgré que la députation ait quintuplé, il semble difficile de se réjouir des résultats. L’aventure aura-t-elle causé plus de tort que de bien au nationalisme québécois? L’avenir le dira. La question nationale et la souveraineté étaient certes loin d’être au premier plan, n’empêche que l’image et les résultats mitigés obtenus par les porteurs de cette option apporteront beaucoup d’eau au moulin de ses opposants naturels d’ici l’élection provinciale de 2018. Seul espoir pour les indépendantistes : avec un gouvernement libéral de centre-gauche à Ottawa, la polarisation de l’électorat sur l’axe gauche-droite tendra probablement à diminuer grandement. Cela pourrait ouvrir une fenêtre favorable à la réconciliation des nationalistes de gauche, de centre et de droite sous une même enseigne, mais rien n’est gagné. La gauche métropolitaine s’accrochera-t-elle à son affection nouvelle pour l’orange, quitte à diaboliser le nationalisme et le projet d’auto-détermination qu’elle a soutenue depuis plus de 40 ans? À suivre…!

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