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Ça y est.

Parfois, mon téléphone vibre pour m’avertir d’un événement d’actualité qu’il juge d’importance. Un automobiliste anglais a été grièvement blessé en recevant une saucisse congelée dans l’oeil par sa fenêtre ouverte. Un ferrailleur du Midwest trouve un Oeuf de Fabergé dans le marché aux puces d’une foire agricole. Françoise David démissionne. Hier soir, il a vibré. La Presse voulait me dire quelque chose.

DANS QUELQUES HEURES DONALD TRUMP CONNAÎTRA LES CODES DE L’ARSENAL NUCLÉAIRE AMÉRICAIN.

Tremblez, citoyens, l’antéchrist est maintenant au pouvoir. Gagnez vos bunkers!

Pas que Trump soit un être particulièrement édifiant, loin s’en faut. Plus édifiant toutefois est le déni du réel dans lequel vit une certaine frange citoyenne supposément politisée, assurément militante, qui manifeste contre l’arrivée officielle à la Maison-Blanche du controversé 45e président des États-Unis d’Amérique, plaidant que ce dernier est terriblement dangereux, sinon carrément illégitime. Bref, l’hystérie surabonde.

Je ne reviendrai pas en long et en large sur ce que je pense du personnage qu’est Trump (vulgaire), ni sur ce que le fait qu’il soit président signifie politiquement et symboliquement.

Non. J’ai envie de parler de son investiture sous un tout autre angle, celui du caractère ostentatoire qu’on lui reproche. L’affaire coûterait, selon le Washington Post, entre 175 et 200 millions de dollars américains. La bonne gauche et son obsession économique (un héritage marxiste) de demander d’un ton accusateur « QUI PAIERA?« 

Qui paiera? On apprendra, sans surprise, que le contribuable paiera, et que des donateurs paieront.

Et puis, naturellement, on s’offusquera. Trop cher. Trop pompeux. Et les pauvres? Et les minorités opprimées? Quelle horreur. On s’offusquera de l’ostentatoire des cérémonies d’investiture présidentielles comme on s’offusque de la richesse de l’Église catholique qui pourtant prône l’humilité. Rien de bien surprenant. C’est qu’on a oublié, avec les utopies progressistes de monde parfait qui nous obsèdent depuis des décennies maintenant, qu’existe une part métaphysique chez les Hommes, que leur existence est vide, laide et désincarnée si on la limite à ses simples dimensions socio-économiques. On a oublié que cette part métaphysique de l’existence humaine a besoin de mythes pour vibrer, qu’elle se laisse toucher par la force évocatrice des symboles, par l’esthétique, par la grandeur, par ce qui dépasse sa petite existence habituelle.

Cela s’exprime dans la sphère privée de la vie humaine. Cela s’exprime aussi dans la sphère publique, dans l’expérience collective. L’État joue un grand rôle quand vient le temps de nourrir l’âme collective de symboles poignants et de moments forts. Les identités nationales se bâtissent sur ces symboles et ces moments. Ils s’inscrivent dans la mémoire collective et, mine de rien, gardent les peuples de la dissolution et de l’anomie. L’investiture d’un nouveau président américain est un de ces événements sur lequel un État adulte et viril ne doit pas, à mon avis, lésiner. L’historien français Pierre Nora parlait de l’importance des lieux de mémoire pour les collectivités politiques. Je reprend son idée et la modifie un peu : l’investiture d’un président américain constitue un « moment de mémoire ».

Le cérémonial entourant l’investiture d’un président américain coûte certes cher, mais c’est bien peu cher payé pour honorer l’importance du rôle de commandeur en chef du pays le plus influent au monde. Remarquez bien, chers amis lecteurs, que les États qui se maintiennent le mieux et dont la santé nationale est la meilleure, la moins prompte à se dissoudre, sont ceux qui savent entretenir sans complexe la grandeur autour d’eux, qui ne s’excusent pas perpétuellement d’exister et qui n’ont pas honte de leur histoire et de leurs traditions.

Vous trouvez impressionnante la capacité des États-Unis à entretenir une fierté et un patriotisme chez ses citoyens et à être le centre de gravité politique de l’Occident? Vous trouvez que cela manque au Québec, et qu’une petite fraction de cette grandeur nationale ne ferait pas de tort à la solidité actuellement questionnable de notre colonne vertébrale?

Ça n’est pas en ridiculisant Dollard des Ormeaux, en traitant Lionel Groulx de fasciste et en chipotant sur les budgets consacrés à la Fête Nationale que nous y arriverons.