Technabob, tous droits réservés Je soupais avec ma copine et des amis l’autre jour, et nous nous sommes mis, en pleine conversation politique, à parler de poussettes. C’était passionnant. Aujourd’hui, je lis cette nouvelle sur l’interdiction des employés de la SAAQ de St-Hyacinthe de dire « monsieur » ou « madame » à la suite d’une plainte d’une personne transgenre, et cette conversation de poussettes me revient.

Nous vivons vraiment une période fantastique pour l’étude de la société et de la civilisation occidentale. Nous dissolvons, un faux sourire inquiet aux lèvres, les plus intimes de nos normes civilisationnelles au nom de cette névrose post-moderne que constitue notre obsession de ne pas « opprimer » les minorités en tant que majorité. Nous adaptons notre monde, pour reprendre les termes de Mathieu Bock-Côté dans son dernier livre, aux exigences les plus surprenantes des minorités les plus minoritaires.

On s’attend un peu, dans l’histoire, à aller d’un excès idéologique à l’autre, comme un pendule oscille d’un côté à l’autre de l’horloge. Nous pourrions être tentés de voir là une simple mode idéologique qui fera son temps et qui passera inexorablement, naturellement, toute seule, laissant sa place à un retour à la normale et à la détente. Rien n’est moins sûr, à mon avis, dans le cas présent. C’est à cause des poussettes.

Je vous explique.

L’évolution de la poussette est une histoire fascinante. Essentiellement, la poussette et le landau sont restés, jusqu’aux années 60 et à l’arrivée en force de la contre-culture dans l’esprit de l’intelligentsia occidentale, d’un design assez conventionnel. Bien qu’elle était réversible, on y installait généralement le bébé de manière à ce que le parent et lui puissent se voir mutuellement. Le parent poussant avait son enfant couché devant lui, et l’enfant, lui, regardait le parent et le paysage défiler derrière lui lors de la promenade. L’enfant regardait le monde passer et avait le regard fixé sur son origine.

Puis arrivèrent les années ’60 et leurs nouvelles panacées. L’Occident a découvert l’ivresse de la déconstruction, du narcissisme pénitentiel et du mépris du passé. Le problème ici : la mode idéologique s’est parfaitement mariée à une philosophie politique qui allait, quelques décennies plus tard, devenir hégémonique : le libéralisme. Les deux phénomènes allaient s’emporter dans un vortex dont on peine à voir aujourd’hui l’issue. Le libéralisme hégémonique allait renforcer les obsessions idéologiques qui couvaient dans les lieux de pouvoir (médias, universités), et ces obsessions idéologiques allaient pervertir ce qui restait de noble dans le vieux libéralisme duquel on voit aujourd’hui de moins en moins de trace.

Eh bien figurez-vous, on a déconstruit la poussette aussi, pour favoriser sa reconstruction à l’envers (à l’endroit, diront les chantres du progrès). Désormais, le bébé allait regarder vers l’avant, dans le même sens que le parent. La manière traditionnelle d’installer le bébé dans sa poussette allait dégringoler en popularité, et les parents allaient adopter en masse la nouvelle orientation (vers l’avant) et, parallèlement, la vision du monde, de l’enfance et de l’éducation qu’elle portait avec elle. Le bambin allait désormais contempler l’avenir, son monde à construire, son monde à lui. Il allait se bâtir en petit démiurge et non plus en héritier. Il n’allait plus venir de nulle part, il n’allait plus qu’aller quelque part. Mais où? Peu l’importait. La réalité à partir de laquelle il se construisait était l’avenir, son seul horizon était le progrès.

Il s’agit sans doute là de la métaphore parfaite pour démontrer l’ampleur de la tâche qui attend ceux qui entendent lutter contre la marée effarante d’esprits injectés à la religion du progrès déconstructiviste qui déferle actuellement sur notre civilisation.

Quelques historiens et quelques penseurs avaient vu venir depuis longtemps cette pente glissante dans laquelle nous nous engagions, mais il y a belle lurette qu’on les a déclassés et rangés dans le tiroir des infréquentables de la pensée historique et politique. Les convoquer aujourd’hui, c’est faire acte de bravoure et accepter de sacrifier sa réputation sur l’autel des curés-censeurs de ce nouveau régime qui sévissent dans la plupart des lieux de pouvoir aujourd’hui.

Il nous reste les poussettes, et nos bibliothèques intellectuellement subversives pour bâtir notre pensée. Dieu merci!