Tous droits réservés, Le Devoir La politique est une discipline passionnante. Elle allie réflexion et action, cherche l’équilibre entre l’atteinte d’un idéal et le réalisme. Elle cherche à cheminer vers un bien, même si elle doute souvent de sa capacité à en avoir une connaissance exacte. Notre conception contemporaine du politique est toutefois assez étriquée, comme déformée par la dose quotidienne d’anesthésiant collectif que nous injectent dans les veines les élites idéologiques qui occupent le haut du pavé médiatique. C’est tout ramollis de quelques utopies progressistes que nous sommes désormais invités à aborder le politique.

C’est même avec dédain que nous l’envisageons, puisqu’il implique une part de machiavélisme et de conflit et que ces deux ingrédients, nous avons appris à en avoir la nausée. Résultat : nous ne faisons plus grand chose de bien significatif avec la gouvernance de nos États. Nous sommes de moins en moins capables de quoi que ce soit dans notre manière de mener nos affaires, outre équilibrer des budgets. Normal : nous concevons l’État comme une agence pourvoyeuse de services à des citoyens-clients. C’est l’État-succursale (Simon-Pierre Savard-Tremblay 2016). Nous dédaignons à discriminer l’Autre du Nous par crainte de l’exclure de notre blancheur hétérosexuelle cisgenre et d’être dépeints comme des multiphobes racistes. C’est le nouveau régime (Mathieu Bock-Côté 2017). Nous sommes paralysés collectivement, ultra-névrosés. De cet état découle notre impuissance politique.

Cette impuissance, nous ne sommes pas le seul peuple à la ressentir. Les pays qui, aujourd’hui, surprennent les sondeurs et suscitent l’ire constante de la caste médiatico-intellectuelle forte de ses incessantes prescriptions morales sont ceux qui ressortent lentement du lot des endormis et prennent ce qui leur reste de force pour asséner un coup de pied violent à l’ordre actuel des choses, enragés qu’ils sont de se faire dire qu’il s’agit-là du sens naturel de l’histoire. Trump entre à la Maison Blanche. Marine Le Pen flirte avec la possibilité d’entrer à l’Élysée. Le Brexit a lieu. On peut certainement trouver regrettable que, par exemple, les Américains choisissent un individu d’une extrême vulgarité comme « commandeur en chef », mais les citoyens votant pour ces « infréquentables » acteurs politiques qui appartiennent tous à ce moment populiste (Alain de Benoist 2017) que vit actuellement l’Occident prennent bien les moyens qu’ils peuvent pour exprimer leur mécontentement.

Cet Occident auquel nous appartenons est donc à la croisée de chemins politiques : ses repères traditionnels s’effacent, ses grilles d’analyse se re-configurent. Une nouvelle vague se lève. C’est la fin de la mondialisation heureuse, c’est le retour des nations, c’est la colère des citoyens qui sentent le souffre à force d’être couverts de mépris par ceux qui tentent de comprendre leur apparemment incompréhensible conservatisme. À la base de ce conservatisme politique : la crainte de perdre leur souveraineté, la souveraineté populaire, ce « mythe » qui empêche nos démocraties de se désagréger (Edmund S. Morgan 1988).

En tant que souverainiste, en tant que Québécois qui croit fondamentalement bon qu’un peuple enclavé et exceptionnel tel que le nôtre, pour voir à sa pérennité, acquiert et exerce sa souveraineté politique, fonde ses propres institutions nationales, célèbre ses héros, parle en son propre nom au concert des nations, j’observe l’état actuel du monde et je me demande comment diable puis-je sortir le peuple auquel j’appartiens de l’apathie dépressive qui l’oppresse, apathie encouragée et célébrée par les chantres de l’impolitique qui peuplent aujourd’hui les lieux de pouvoir (gouvernement, médias, universités).

Je constate que le mariage entre le souverainisme et le progressisme avait peut-être stratégiquement un sens de 1970 jusqu’au spasme agonique du projet un soir d’octobre 1995. Je constate aussi que les dirigeants d’alors n’ont pas su aller de l’avant et se battre politiquement pour donner à leur peuple son pays (Christian Saint-Germain 2016), malgré qu’on sache aujourd’hui qu’il eût alors la légitimité de le faire, considérant la fraude du camp du statu quo.

Il faut apprendre de cette dernière erreur, de cette erreur du colonisé. Notre génération et celle qui monte actuellement, pour ce qu’elles comptent de souverainistes non pollués par l’utopisme débilitant avec lequel on nous rabâche les oreilles à coeur de jour, le sait mieux que jamais : il faudra avoir une échine en acier trempé et être prêts à nous battre sur de nouveaux terrains, sans avoir peur et sans hésiter. La bataille sera difficile.

Mais il faut aussi prendre acte du présent et nous demander quels sont, aujourd’hui, les chemins qui s’ouvrent politiquement à nous pour redonner à notre projet une certaine popularité, pour qu’il cesse d’avoir l’air d’un autre temps, d’une autre époque, pour qu’il parle au plus grand nombre et qu’ainsi, nous ayons un espoir de voir le pays se faire. Car c’est là notre objectif, ou du moins le miens : donner au Québec un pays souverain. Il me semble fondamentalement bon, parce qu’il donne à une nation le pouvoir de prendre sa destinée en main selon ses intérêts et sa nature. Je suis donc prêt, et nous devrions donc être prêts, si nous sommes réellement souverainistes, à prendre les moyens nécessaires pour réaliser notre agenda avec les moyens qui nous sont impartis et qui sont à la base de notre démarche : la souveraineté populaire, l’exercice du pouvoir par le peuple.

Or, cette semaine, face à l’interminable crise qui le secoue depuis maintenant des années, le Parti Québécois voyait son jeune poulain Paul Saint-Pierre Plamondon publier son rapport préliminaire, issu de ce premier mandat que le parti lui avait confié, soit celui de parler à la jeunesse et à la population afin de comprendre le cul-de-sac dans lequel le PQ, navire amiral du projet indépendantiste, se trouve. Qu’y comprend-t-on?

Que le PQ est trop « figé, conservateur et vieillissant » et qu’il doit se reconnecter sur les jeunes (sic). Qu’il n’est pas assez humaniste. Lisée sourit aux caméras et aux journalistes de la mêlée de presse. « On en a eu pour notre argent! »

J’aime bien Paul Saint-Pierre Plamondon, et je ne doute nullement de la noblesse de ses intentions. Nous n’avons pas à en discuter, à moins d’avoir beaucoup d’énergie à perdre. Je constate toutefois que la perdition du navire n’est pas prête de cesser, que ce rapport contribuera à nous enfoncer dans la vase, et que le chef Lisée semble prêt à y plonger avec l’enthousiasme d’un lemming qui court vers la falaise.

Quand donc s’ouvrira-t-on les yeux, nom de Dieu? Le parti populaire actuellement au Québec, celui qui colle au pouvoir, est-il un parti « connecté sur les jeunes », humaniste, souple et progressiste? Le parti répondant le plus à cette anti-description est sans contredit Québec Solidaire, un parti qui plus ou moins plafonne dans les intentions de vote loin du pouvoir, mais illuminé de pureté idéologique. Québec Solidaire ne fera pas l’indépendance. Cessons de rêver comme des benêts à des partis de gauche métropolitains « bon chic bon genre » qui émergent miraculeusement du paysage politique portés par des nuées d’anges en extase. Les années 1970 sont terminées, la fenêtre est fermée, et le projet de pays tel qu’imaginé depuis a échoué.

L’histoire politique n’est pas un fichier audio qu’on fait tourner en boucle dans iTunes.

Aujourd’hui, les nations parlent un tout autre langage. Les élites ne l’aiment pas. Elles le trouvent dangereux, subversif. Il ne consent pas, en effet, à se faire coucher et attendrir par quelque novlangue que ce soit. Les nations sont portées par une nouvelle vague. Cette vague qui porte le retour à une politique de décision, à une gouvernance nationale qui se préoccupe d’autre chose que d’équilibre budgétaire, qui cherche à redonner aux peuples leur souveraineté et la possibilité d’exercer leur pouvoir (n’est-ce pas ce que cherchent aussi ceux qui veulent donner un pays aux Québécois?) se fait montrer à gauche et à droite comme étant pernicieuse et nauséabonde.

Petit message à Jean-François Lisée : ça n’est pas en frappant un Donald Trump en carton et en buvant une coupe de mousseux à la gloire d’Hillary devant les caméras que le pays viendra. Nous coucher comme des paillassons devant ce discours impolitique de paralytiques névrosés, c’est consentir à jeter un autre dé, celui de voir si nous sommes encore capable de tenir en survivance pure et simple pendant un autre 100 ans.

Le pari est risqué. Pourquoi ne pas plutôt tenter de saisir les opportunités que nous offre l’époque?

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