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On se demandait, après la sortie de son Multiculturalisme comme religion politique (Cerf, 2016), comment Mathieu Bock-Côté (MBC) allait réussir à poursuivre sa carrière d’essayiste et d’analyste de la société contemporaine sans décevoir au moins un peu, tant ce livre issu de sa thèse de doctorat en sociologie était profond, érudit et universel. Qui aurait cru qu’un recueil d’essais plus ancrés dans l’actualité publié pas même un an après son opus magnum allait relever si brillamment le défi? Après être officiellement « entré en dissidence » de la religion multiculturelle, pour reprendre les termes du critique Louis Cornellier, et être allé au bout de son « obsession intellectuelle » première, la parole de Bock-Côté semble plus libérée que jamais. C’est du moins l’impression qui reste après avoir tourné la dernière page de son nouvel ouvrage paru récemment à la collection Papiers collés des éditions Boréal.

Disons-le d’emblée : le format du livre est séduisant et l’édition est impeccable. Trop souvent, un livre regroupant plusieurs essais préalablement parus dans divers médias écrits fini par ressembler à un collage plus ou moins fragile, plus ou moins adroit. Le nouveau régime nous fait grâce de ce défaut trop courant, chapeau bas au directeur de la collection François Ricard et à l’auteur qui ont su homogénéiser les essais, les étoffer et les organiser d’une façon qui allie naturel et élégance. Chapeau bas aussi aux éditions Boréal qui se sont attardées à la facture du livre en tant qu’objet. Non seulement la texture de la couverture est agréable mais enfin, voilà un livre québécois dont l’infographie est sobre et chic et ne fait pas place à des gribouillis post-modernes aux teintes discutables. Le lecteur sachant discriminer et portant une attention particulière à l’expérience sensorielle que constitue la lecture saura apprécier ces attentions trop rares dans le monde de l’édition québécoise, qui nous offre souvent une expérience esthétique plus angoissante qu’inspirante.

Ces commentaires triviaux d’apparence mais néanmoins importants quant à l’expérience de lecture maintenant formulés, attardons-nous au contenu de l’ouvrage. Celui-ci se divise en quatre grands chapitres. Les trois premiers analysent le présent en mariant philosophie politique et sociologie, un présent que Bock-Côté désigne comme étant marqué par un « nouveau régime. » Le livre nous explique à la fois ce que l’auteur entend par « nouveau régime » ainsi que pourquoi et comment ce dernier s’installe dans notre univers politique et sociétal à la manière d’un monstre tentaculaire sournois. L’exercice est brillant et percutant et l’écriture est assez personnelle pour être par moment poignante. Je le mentionnais en introduction : on croirait que la parole de Bock-Côté se libère de plus en plus tant il aborde ici à visière levée un large spectre de questions épineuses propres à notre temps.

Sans délaisser une critique radicale du multiculturalisme et de l’idéologie diversitaire, le premier chapitre du recueil attaque cette question fondatrice de la pensée de l’auteur sous l’angle plus incisif du rapport convulsif de l’Islam à l’Occident, de la déchristianisation de l’Europe et de la critique de l’immigration massive. En prenant de rebrousse poil autant de sujets faisant consensus au sein des lieux de pouvoir que sont l’université et les médias vendus aux diktats de l’hégémonie libérale, on peut dire que MBC prend résolument acte de l’importance de frapper fort lorsqu’on s’attaque à un mouvement aussi monolithique et dominant que l’est le libéral-progressisme. Si la critique ouverte de l’Islam, de l’islamisme et de l’immigration de masse égratigne indéniablement dans la conversation démocratique aujourd’hui, elle demeure néanmoins l’objet de nombreux textes chez les penseurs conservateurs. On ne peut en dire autant de la passionnante réflexion que nous livre l’auteur sur les périls de la décatholicisation de l’Europe (et sur la déseuropéanisation du Christianisme). Bock-Côté aborde-là un aspect essentiel à l’approfondissement de sa pensée, soit celui de la difficulté grandissante pour l’Homme de transcender les contingences de l’existence matérielle dans un monde qui se coupe avec dédain d’une théologie ayant incubé ses grandes institutions politiques et poli les aspérités de sa culture. C’est là, selon lui, un des drames de l’Europe et du christianisme. La première perd ses repères spirituels et sa capacité à inspirer la transcendance, le second se détache de ses racines culturelles profondes et se tiers-mondiste peu à peu. Bien que d’aucune façon Le nouveau régime ne nous laisse sur notre faim, nous aurions pu boire encore davantage de ce vin nouveau, de ce nouveau pan qui se déploie de la pensée de Bock-Côté.

La suite de l’ouvrage ne déçoit pas, et les sujets abordés ne manquent pas de frapper de bon droit sur les idées reçues comme allant de soi propres à notre temps. Tout y passe. MBC nomme l’indicible déni du réel auquel nous poussent de plus en plus les tenants de la théorie du genre, pour qui les termes « père et mère » sont vecteur d’une si grande charge oppressive pour les minorités à l’identité sexuelle fluide qu’ils sentent important de remplacer ces désignations classiques par « parent 1, parent 2, parent 3, parent 4 » sur des formulaires de la Commission Scolaire de Montréal (p. 120-121). Il décrit aussi avec brio la dépolitisation de l’Occident à laquelle nous faisons face par excès d’un libéralisme rawlsien débridé et dont la vénération qu’on en fait aujourd’hui, vidée de toutes les précautions que nous prescrivaient ses premiers architectes, plonge l’existence citoyenne dans le néant du techno-progressisme et de la gestion de l’intendance gouvernementale, éloignant toute question politique plus régalienne des mains sales d’un peuple qu’on souhaite de moins en moins souverain et de plus en plus endormi.

Bock-Côté aborde ainsi ces deux autres aspects du nouveau régime que sont la mutation de la question anthropologique, autrement dit de la conception de l’être humain à la base de notre civilisation, qu’il décrit comme étant pervertie par la dilution libérale des aspects normatifs de la société, et la fin de l’affrontement des grandes idéologies et le triomphe de l’impolitique, terme qu’il emprunte à Julien Freund et à Roberto Esposito. Ceux qui n’auront rien compris à son livre lui reprocheront de n’être pas assez scientifique dans sa définition de ce qu’est l’anthropologie. Or, Mathieu Bock-Côté n’aspire pas à passer sa réflexion au hachoir des lubies scientistes des départements de science humaine universitaires. Ça n’est pas l’objet de son livre. Au contraire, il renoue avec cette tradition intellectuelle plus classique qui consiste, pour paraphraser le sociologue Michel Freitag, à ne pas « tenter d’arriver à l’hypothèse du boeuf à partir du steak haché ». MBC vise plus large. Grâce à cela, il sèmera dans la poussière les esprits étroits et trop formatés par l’idée parfois dégénérée que l’on se fait aujourd’hui du savoir qui chercheront à le discréditer sur des insignifiances.

En ce sens, ce livre de Bock-Côté n’est pas que la description d’une civilisation frisant la décadence. Il s’agit, oui, d’une analyse socio-politique, mais aussi possiblement de l’acte littéraire le plus militant de notre intellectuel nationaliste conservateur depuis plusieurs années. Le nouveau régime est à cet égard porteur d’un vibrant espoir qui ne dit pas son nom. C’est grâce à la puissance intellectuelle qui se dégage de cette somme d’essais et à la liberté de parole que se donne l’auteur que le lecteur fermera l’ouvrage convaincu qu’autre chose est possible que cette dégénérescence post-moderne dont il vient de lire la très lucide description. Le dernier chapitre ainsi que la conclusion et l’épilogue consacreront l’espoir que porte ce livre.

On pourrait reprocher à Bock-Côté, comme l’a fait Eric Zemmour, de ne pas aller au bout de sa pensée en restant trop attaché au libéralisme. La critique, d’un point de vue strictement idéologique, est tout à fait légitime. Il faut cependant différencier l’espace politique français de l’espace québécois. Dans ce dernier, beaucoup plus étouffant que l’espace français du point de vue des idées, Bock-Côté libère une parole conservatrice culturelle essentielle à la santé intellectuelle de la nation. Il éveille nombre de jeunes patriotes qui, autrement, se désintéresseraient de la chose politique par dédain naturel pour l’asepsie intellectuelle proposée par l’ordre actuel des choses. Ce livre, de ce point de vue, est une libération de plus pour la pensée québécoise et, en ce sens, même si l’on comprendra et approuvera même la critique zemmourienne, on ne l’importera pas au contexte québécois.

L’ouvrage, par ailleurs parsemé de références à des livres qu’on aura envie de courir se procurer, se termine en effet sur quelques hommages magnifiques à des écrivains et penseurs de la dissidence s’inscrivant en faux des dogmes berçant notre étrange époque tels que Raymond Aron, Chantal Delsol, Michel Houellebecq, Julien Freund et Éric Zemmour et sur un touchant éloge de l’amitié. On fermera le livre un sourire aux lèvres. On aura envie de continuer à réfléchir avec tous ces auteurs édifiants, d’étoffer notre bibliothèque de leurs oeuvres, puis de partager nos lecture avec nos amis autour d’un repas rabelaisien, occupés que nous serons à tenter de conserver la beauté du monde de nos parents, « qui ne méritait pas qu’on en dise tant de mal. »

Mathieu Bock-Côté (2017). Le nouveau régime, éd. Boréal, coll. Papiers Collés, Montréal.

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