enter image description here L’année 2017 sera un grand cru dans l’univers de la propagande nationale canadienne, le 150ième anniversaire de fondation de la fédération multiculturelle étant l’occasion de diffuser de la fierté fédérale dans toutes les chaumières. Le dernier exemple en titre est extraordinaire et fort révélateur. Il s’agit de la série historique diffusée à partir de ce soir à CBC, l’antenne anglaise de l’organe publicitaire du libéral-progressisme qu’est Radio-Canada, intitulée The Story of Us. Tous les pays ont droit de mener quelques entreprises de construction identitaire, on en convient. Les tentatives canadiennes sont cependant bercées d’une hypocrisie que nous, Québécois, devons dénoncer s’il nous reste une once de fierté.

Hypocrisie de premier degré

The Story of Us se présente pompeusement comme une grande fresque historique télévisuelle longue de 10 heures et voulant rendre accessible au grand public l’essence de la nation canadienne grâce à la participation de vedettes et de grands spécialistes de notre histoire. On y apprendra, dit-on, comment nous avons transcendé nos différences pour créer cette extraordinaire identité basée sur la diversité qu’est la nôtre.

Or depuis presque une semaine, avant même la diffusion de la première, la série fait réagir. Même le « pitbull édenté » du Parti Libéral du Québec qu’est Jean-Marc Fournier s’est insurgé du traitement qu’on y réserve aux Français. Le simplisme des biais dépasse en effet l’entendement. Les Français sont sales, portent des chemises tachées, boueuses, ont les cheveux gras et la peau souillée. Jusque là, rien de très choquant. L’hygiène aux débuts de la colonie n’avait en effet rien à voir avec celui d’aujourd’hui. Je suis même plutôt heureux, généralement, de voir qu’on ne nous présente pas les explorateurs et les premiers colons comme des bellâtres bronzés, musclés et huilés aux cheveux longs et au regard lubrique. Si on peut critiquer le côté caricatural de la saleté qu’on leur met sur le dos, on appréciera l’effort de ne pas aseptiser outrageusement les personnages.

Là où le bât blesse dans le cas qui nous occupe : on ne réserve absolument pas le même traitement aux Anglais. Ceux-ci se battent et gardent des coiffures élégantes, des habits propres et luxueux et une grande classe. C’est que pour plusieurs canadiens encore aujourd’hui, on le devine, la civilisation est arrivée en Amérique avec les anglo-protestants. C’est essentiellement le message à peine voilé que nous sert The Story of Us.

Avant, il y avait la barbarie, la saleté. Puis, comme un rayon de soleil perçant la tempête, l’élégance civilisatrice anglo-protestante est arrivée.

Pi-to-ya-ble.

Puéril, même.

Mais, hélas, cela est politiquement sensé dans le contexte politique canadien. Le protestantisme est l’origine théologique du triomphe du droit individuel et de l’économie libérée du politique propre au libéralisme, et les grandes unions fédérales niant la souveraineté des nations et favorisant le libre-échange entre des communautés politiques aux intérêts économiques relativement hétérogènes et divergents découlent tout naturellement de ce libéralisme.

L’oeuvre de propagande canadienne est donc ici d’une absence de subtilité qui a de quoi subjuguer. Elle est aussi, soit dit en passant, complètement déphasée de l’époque. Il faut aujourd’hui avoir les paupières complètement scellées pour ne pas voir en quoi ce libéralisme anglo-protestant, lorsqu’on lui laisse le champ trop libre sur le terrain des luttes idéologiques, devient un monstre déshumanisant qui vide l’existence humaine de toute transcendance, qui la coupe de toute sa dimension sacrée.

Le rationalisme utilitariste qui émerge de ses obsessions économiques et le relativisme pathologique dans lequel se transforme l’idée dévoyée qu’on se fait de la tolérance qu’il prône sont autant de « progrès » qui aujourd’hui nous empêchent de réfléchir convenablement le monde et qui, pire encore, mène certaines sociétés dans d’inextricables conflits sociaux – je pense ici à la France qui a noyé sa gouvernance dans la forme anglo-protestante du libéralisme depuis quelques décennies et qui dissout proportionnellement son âme dans une Union Européenne sangsue.

Degré supérieur de l’hypocrisie

Mais l’hypocrisie canadienne ne se limite pas à la facilité de l’opposition entre les Français sales et les Anglais élégants et civilisés. Elle se situe aussi, et à un degré supérieur, dans le simple fait que le pays qui se pose en champion de l’anti-nationalisme se désâme aujourd’hui et depuis 1982 dans une grande entreprise de construction identitaire et de déconstruction de l’idée même que la fédération, en elle-même, est une créature politique culturellement vide si ça n’était pas de ses peuples fondateurs Anglais et Français.

La déconstruction de cette idée du binationalisme et du bilinguisme canadien au profit d’un multiculturalisme intégral a été, on le sait, l’oeuvre de la vie de Pierre Elliott Trudeau. Le fils continue aujourd’hui l’oeuvre du père. Le nationalisme étant, dans le logiciel intellectuel de la dynastie Trudeau et de leurs sbires, rien de moins qu’un crypto-fascisme.

Le problème majeur auquel fait cependant face ce Canada « nettoyé » de son impureté est le sentiment national des Québécois francophones et leurs velléités d’indépendance politique. Un Canada vidé de sa raison d’être d’origine perd en effet beaucoup de solidité. Son identité est estropiée, et l’identité nationale est le ciment qui tient la construction étatique unie devant les intempéries.

Que fait-on donc?

Du nation building canadien, mes amis. On érige une nouvelle identité nationale canadienne dans laquelle on empêche le Québec de se reconnaître un statut particulier, sous peine de se faire soupçonner des plus sombres tentations.

Le Québec peut, lui aussi, jouer ce jeu, et il ne devrait pas trop s’en priver lorsqu’on se rend compte de l’absence complète de subtilité de la propagande canadienne qu’on nous sert ces temps-ci. L’entreprise identitaire canadienne est une forme odieuse de révisionnisme historique à des fins politiques. Elle nie la raison d’être première de la fédération en vise davantage à couper les leviers politiques du cailloux dans le soulier qu’est, aux yeux des intérêts canadians, la nation québécoise.

En s’abandonnant docilement au Canada comme le peuple du Québec le fait depuis plus de 10 ans maintenant, ce sont nos leviers de négociation que nous escamotons. Les possibilités de faire respecter les intérêts du Québec à Ottawa sont directement proportionnels à la capacité des politiciens québécois à faire lever une vague séparatiste au Québec. Un Québec mollusque s’en remet à la bonne volonté d’Ottawa pour se faire respecter, et telle chose qu’une politique de la « bonne volonté » n’existe pas. La politique est une affaire d’intérêts. S’enlever soi-même son principal levier de négociation est un comportement auto-destructeur inacceptable.

Laisser faire l’entreprise de construction identitaire canadienne est, de plus, néfaste pour le Canada. La spécialiste du fédéralisme Jenna Bednar, qui s’est penchée sur les facteurs de robustesse des États fédéraux, mentionne dans son livre A Robust Federation que le dynamisme des fédérations est dû en grande partie à la vigueur des luttes entre le fédéral et les unités politiques directement sous lui. Couper les ailes du Québec, c’est scléroser la fédération et tuer son dynamisme. La possibilité, pour le Québec, de devenir indépendant est sain et légitime pour le Canada, comme pour le Québec. Ça, Trudeau ne l’a jamais compris, obsédé qu’il était par sa croisade contre l’horrible nationalisme des « mangeurs de hotdogs » québécois.

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