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Entre deux scandales au PLQ et trois salamalecs du PQ devant la gauche diversitaire, la vie politique française nous offre ces temps-ci une joyeuse et salvatrice évasion. Le peuple de France est bien vivant, bien plus, il me semble, que le peuple d’ici qui, lui, semble s’endormir plus que jamais dans sa cage dorée. Dimanche dernier sonnait la fin de la campagne en vue de l’élection du 7ième président de la Ve République. Le premier tour avait balayé le paysage politique des partis traditionnels. La gauche allait voir Benoit Hamon, alors candidat du Parti Socialiste, défait avec un pointage historiquement bas. La droite, quant à elle, allait voir François Fillon, candidat du parti « Les Républicains », peiner à atteindre le seuil des 20 points.

Les deux semaines qui séparaient le vote du premier tour de celui du second tour ne furent pas de tout repos. Politiciens, commentateurs, analystes : tous arrivaient à dresser le même portrait de la scène politique. Le second tour se jouait entre « la candidate d’extrême-droite Marine Le Pen » et « le centriste Emmanuel Macron ». Sans surprise, c’est Emmanuel Macron qui, au terme de l’exercice, a été couronné président. Les suffrages ont en effet porté ce dernier au pouvoir avec environ deux tiers des appuis, alors que Marine Le Pen devait récolter le tiers restant.

Le suspens maintenant levé, les mêmes politiciens, commentateurs et analystes y vont de leur grain de sel : la France est sauvée. Rien de moins. Sauvée du fascisme, de l’anti-démocratisme, de la violence, du repli identitaire, de la fermeture à l’autre, de la catastrophe économique. Le soupir de soulagement se fait entendre partout avec une parfaite unanimité. L’opinion est d’un lisse qui ne manquerait pas d’agacer suprêmement Philippe Muray. L’Empire du Bien triomphe en effet ces jours-ci avec tambours et trompettes. La France est donc sauvée, sauvée des ravages de l’extrémisme politique. Est-ce vraiment le cas? Permettez-moi humblement de prétendre à cet égard que le portrait est faussé depuis le début, rendu flou par l’épais et anachronique brouillard de l’hystérie antifasciste et la malhonnêteté intellectuelle d’une élite partie en croisade contre l’axe du Mal. Laissez-moi m’expliquer.

Macron : candidat de la modération?

Deux grandes fraudes intellectuelles ont marqué, à mon avis, le second tour de la présidentielle. La première ayant eu le haut du pavé consiste à avoir martelé le message, à la grandeur des médias occidentaux, qu’Emmanuel Macron était le candidat du centre. Qualifier ainsi Macron sur l’axe gauche-droite en le disant centriste nous fait pourtant passer à côté de deux faits absolument primordiaux pour bien comprendre la situation politique spécifique qui se présentait à ce moment-là. D’abord, la description de l’échiquier sur lequel on se base pour situer les joueurs faisait appel à un paradigme analytique périmé, ou à tout le moins ne coïncidant pas avec les enjeux du moment. En effet, les démocraties occidentales, depuis quelques années, voient le traditionnel axe gauche/droite devenir de moins en moins apte à décrire la réalité. Un axe totalement différent prend sa place où la gauche sociale s’allie avec la droite économique et où la droite morale s’allie avec la gauche économique.

La dichotomie change donc radicalement, et les anciennes catégories échouent à représenter fidèlement la réalité. On se retrouve maintenant sur un axe opposant un conservatisme social enraciné à un libéralisme mondialiste déraciné. Sur cet axe, Emmanuel Macron est tout sauf centriste, et les politiques qu’il propose (soumission du politique à l’économique, désaveu de la souveraineté nationale) sont à l’extrême du nouvel axe. Que sa position représente un maintient ou une amplification de la direction politique du gouvernement Hollande ne permet en aucun cas de qualifier le candidat du mouvement « En marche » de centriste. Si cette fraude intellectuelle a été constamment reprise par moult vierges effarouchées et autres antifascistes déchaînés, c’est qu’elle avait un double avantage. Elle permettait en effet d’abord de faire passer pour objective une affirmation pour le moins tendancieuse en se servant d’une grille d’analyse idéologique inappropriée. Elle permettait finalement de présenter de façon rassurante un candidat pourtant très radical en l’auréolant des lauriers de la modération et de la raison.

La « société multiconflictuelle »

Or nous l’avons vu, si nous appliquons, pour lire la situation politique actuelle, la grille d’analyse idéologique plus appropriée qui oppose un conservatisme social enraciné à un libéralisme mondialiste déraciné, le candidat de la négation de l’existence d’une culture française qu’est Emmanuel Macron est loin d’être un raisonnable centriste : il est un libéral mondialiste radical. Déjà, Jean-Claude Junker de l’Union Européenne le somme de réduire les dépenses du pays, un programme qui, on l’imagine, plaira bien au dilettante de l’Élysée. Macron, on s’en doute, dirigera la France comme Martin Coiteux aura géré le Conseil du Trésor au Québec : en obéissant au doigt et à l’oeil aux « canaris dans la mine de charbon » que sont Moody’s et Standard & Poors et aux saints-économistes bruxellois. Il soumettra le politique à l’économique… et la France écoutera le Pape François, désormais allié objectif de l’hyper-libéralisme, en ouvrant ce qui reste de ses frontières pour le salut de sa pauvre âme de pécheresse.

L’impolitique continuera de faire son chemin et les citoyens, privés d’une manière saine de faire valoir leurs idées et d’agréger leurs intérêts individuels en intérêt national, verront leur société devenir de plus en plus multiconflictuelle. Les clivages entre la France périphérique et la France métropolitaine (Christophe Guilluy, La France périphérique, 2014) s’amplifieront. Les divisions entre les sacrosaintes « minorités oppressées » et la vile « majorité tyrannique » iront en augmentant. Les hystéries politiques se cristalliseront, et le climat de guerre civile larvée qui depuis quelques années existe dans l’Hexagone continuera de couver.

Le Pen : candidate crypto-fasciste?

La seconde fraude intellectuelle ayant eu le beau rôle dans ce second tour de l’élection présidentielle est un grand classique : considérer Marine Le Pen comme une crypto-fasciste pestiférée. Il ne s’agit pas ici nécessairement d’appuyer la candidate, mais de dénoncer vertement la niaiserie avilissante qui entoure tout débat dans lequel elle se trouve. Catégoriser Marine Le Pen comme une crypto-fasciste pour crucifier quiconque lui accorde quelque crédit que ce soit permet de lutter contre elle avec la même profondeur idéologique et argumentative que celle qu’utiliserait un enfant de 4 ans se chicanant avec son petit voisin du même âge. On se trouve à niveler dramatiquement le débat vers le bas, et on permet à l’autre candidat d’avoir le haut du pavé sans aucun effort, en ne faisant face à aucun obstacle, alors que pourtant, ses positions posent de graves problèmes politiques.

Pourtant, la lecture du programme de la candidate « dont on ne peut prononcer le nom » permet de constater que ce dernier n’avait rien d’un programme visant à brimer les droits fondamentaux des citoyens, à suspendre la démocratie, à s’engager de manière cavalière dans des réformes dont ne voudrait pas la population. On pouvait certainement s’y opposer et il comportait sa part de risque et de radicalité. Mais qu’ont proposé les libéraux mondialistes pour s’opposer au programme de Marine Le Pen (sortie de l’UE, retour au franc suite à un référendum, déchéance de nationalité pour les « fichés S »)? Le spectacle était – et est encore – affligeant et rappelle aux québécois les méthodes du camp fédéraliste pour les convaincre de voter NON à l’indépendance de leur nation – campagnes de peur, hystérie antifasciste. Le spectacle était d’autant plus affligeant que seul Nicolas Dupont-Aignan a eu le courage politique de traverser le cordon sanitaire entourant Marine Le Pen et de ne pas soumettre sa virilité aux pulsions castratrices de ses opposants idéologiques. Il a reconnu qu’entre le candidat Macron et Marine Le Pen, cette dernière valait mieux que l’antipode politique que représentait le premier. Raisonnement sain, mais ligne tenue à prix fort : insultes, menaces, humiliations médiatiques. Tous les autres gravitant dans la « galaxie conservatrice sociale enracinée » ont opté pour un ni-ni peu crédible ou, pire, ont couru les jambes à leur cou sauver leur peau en consentant avec enthousiasme à la grande opération.

Bel esprit démocratique que celui-là.

2022 sera pire que 2017!

Tout cela nous mène au début d’un nouveau quinquennat qui, hélas, n’a rien de bien intriguant. On peut d’ores et déjà prévoir que la situation politique en Ve République ira en s’aggravant, que les tensions iront en s’amplifiant, dans une parfaite continuité des quinquennats précédents. Un quinquennat Le Pen aurait-il été calme et sans histoires? Certainement pas. La France est à la croisée des chemins, et une catharsis, une cassure semble inévitable à mesure que s’accentuent les clivages. Le peuple de France a choisi Emmanuel Macron, en le voyant comme un moindre mal devant la diablesse Le Pen, ce supposé monstre que s’évertue à créer l’élite médiatico-intellectuelle. Macron entre à l’Élysée porté par un unanime soupir de soulagement et l’hymne de l’Union Européenne en lieu et place de La Marseillaise : la France serait donc sauvée?

Mais pas si vite.

Vous avez eu peur de Marine Le Pen et avez trouvé violente et peu propice au débat sain la campagne qui se termine actuellement? Attachez vos tuques.

2022 sera, je le crains, bien pire.