enter image description here Vous ne le savez peut-être pas, mais nous avons, Québécois, il y a quelques semaines, reçu tout un cadeau de France. Ce billet de blogue y est humblement consacré. J’aurais aussi pu l’intituler « petite leçon de politique de la part d’un français à l’usage des nationalistes Québécois ». Dans tous les cas, c’est ému et émerveillé que je vous écrit aujourd’hui ce texte suite à ma lecture d’un magnifique livre paru aux réputées éditions du Cerf il y a quelques semaines à peine et intitulé La dette de Louis XV.

Livre d’histoire, certes, mais pas de l’histoire à laquelle vous pensez. Livre de notre histoire., racontant en détail le moment où, après plus de 200 ans de rupture presque totale, la belle, douce et vieille France a renoué avec son rejeton du nouveau continent, le Québec, par l’intermédiaire d’un des plus grands hommes politiques du XXe siècle, Charles de Gaulle. C’est au haut fonctionnaire, ancien administrateur du château de Versailles et ancien directeur adjoint de l’Opéra de Paris Christophe Tardieu que l’on doit cet ouvrage à faire frissonner d’émotion et de patriotisme. Permettez-moi d’y consacrer ici un papier qui, je l’espère, vous incitera à courir vous procurer l’ouvrage et à le dévorer.

Je le disais d’entrée de jeu et le répète : ce livre est à la fois un cadeau tombé du ciel de France à notre intention et une fameuse leçon de politique. Bien sûr, il y a le contenu patent du livre. La thèse de Tardieu tient en ces quelques mots : par Charles de Gaulle et les 80 heures qu’il passât en notre compagnie en juillet 1967, la dette léguée par Louis XV à la France entière envers le Québec lors de l’abandon de la Nouvelle-France a été payée. La phrase « Vive le Québec libre! » a constitué l’apogée de ce rattrapage, la fin de l’abandon et le début d’une ère nouvelle de coopération entre deux nations soeurs.

Cette thèse est brillamment défendue par l’auteur tout au long du livre, qui se divise en quatre parties distinctes qui s’enchaînent parfaitement, même si on aurait pu en altérer l’ordre. La première – qui aurait pu être la seconde – s’intitule « L’Épopée », et relate avec force détail le voyage du Général en nos terres, depuis la préparation diplomatique ayant précédé son départ jusqu’au débriefing ayant suivi son retour. La seconde – qui aurait pu être la première – raconte une seconde épopée, celle du Québec, de sa découverte jusqu’à la révolution tranquille.

La première partie du livre de Christophe Tardieu est absolument fascinante et se lit, pour quiconque possède quelque intérêt pour l’histoire politique du Québec, comme un roman palpitant. On entre littéralement dans l’intimité de la diplomatie française et son rapport au « Canada français ». On y apprend énormément. La recherche menée par Tardieu est à ce titre remarquable. Mise à part sa difficulté pardonnable à nommer convenablement le R.I.N. lorsqu’il en parle, je ne vois rien à y reprocher. L’approche est bien entendu franchement gaulliste. Doit-on transformer cette observation en reproche? Dieu m’en garde! Trop souvent, aujourd’hui, les auteurs racontant un événement passé se livrent à d’ennuyeuses et pénibles torsions mentales pour laisser croire à leurs lecteurs qu’ils se distancent de leur sujet et adoptent un point de vue factuel et dénué de tout jugement de valeur, alors qu’ils ne font, en fait, que défendre les idées à la mode de l’époque où ils écrivent. Tardieu se garde ici de cet écueil sur lequel se fracassent tant et tant d’écrivains donnant dans le récit historique.

À quoi bon, en effet, tenter de comprendre et de s’intéresser à la visite de Charles de Gaulle au Québec en adoptant la grille d’analyse libérale-progressiste gallo-ricaine, hégémonique aujourd’hui faut-il le rappeler, foncièrement hostile au personnage et absolument incapable d’apprécier avec quelque bonne foi la culture politique française? Le livre, en fait, nous renseigne très justement quant à ce que cet esprit (a)politique a à dire de cet événement : propos fielleux, malhonnêtes, dégradants, mauvaise foi permanente, condescendance insupportablement voilée de supériorité morale. Tardieu ne lésine pas sur les exemples et étale sans fard la honteuse couverture médiatique offerte par la presse anglophone et internationale de l’époque quant à la visite du Général. Mais l’ouvrage n’est pas chagrin et colérique pour autant, car il montre comment De Gaulle, comme un vieux et noble chêne, se tient debout, droit et fier, sans fléchir devant la pleutrerie des uns et la mauvaise foi des autres. Il est, en ce sens, fidèle à cette image de héros politique qu’on dépeint lorsqu’on parle de lui dans le contexte de la libération de la France.

La seconde partie, un survol de l’histoire du Québec, peut a priori sembler moins prenante pour nous, Québécois. N’oublions pas, en effet, que le livre est, à la base, un livre français, édité en France et destiné au marché français. J’y ai toutefois pris beaucoup de plaisir car, encore une fois, Tardieu évite l’écueil très actuel du récit historique basé sur la repentance, l’auto-flagellation et le jugement du passé selon les standards moraux de notre époque. Il n’a pas peur de raconter ce qu’il y eut de victorieux et de grand dans notre histoire, et en quoi notre abandon par la France a à la fois permis de nous développer indépendamment d’elle et nous a mis en péril. Un péril qui n’est toujours pas éteint aujourd’hui, soit dit en passant, et qui ne le sera pas tant et aussi longtemps que nous n’aurons pas conquis notre souveraineté nationale.

Les deux dernières partie s’inscrivent en suite logique de la seconde et situe, pour l’avant-dernière, la visite du Général dans le contexte historique de la Révolution Tranquille, puis, pour la dernière, relate comment et pourquoi nous n’avons pas su, dans les cinquante années qui ont suivi « Vive le Québec libre! », mettre à profit l’élan que nous avait donné De Gaulle du haut du balcon de l’hôtel de ville de Montréal. Cette partie, la plus courte, mériterait bien sûr un livre à elle seule. Je formulerai ici une seule critique à l’intention de l’auteur. Ce dernier mentionne avec admiration combien, mis à part l’épisode felquiste, l’histoire du nationalisme québécois a été calme et pacifique. Sans faire l’apologie de la violence révolutionnaire, je me permettrai de dire que, connaissant aujourd’hui les machinations et la malhonnêteté du camp fédéraliste, de la loi des mesures de guerre de Trudeau père au scandale des commandites en passant par l’instrumentalisation politique de l’immigration pour noyer le projet québécois, ce « calme » et ce « pacifisme » québécois quant à la lutte pour sa souveraineté nationale sont peut-être davantage des symptômes de notre statut de colonisés que des vertus à célébrer.

Bon.

Assez pour le contenu patent, d’irréprochable qualité et de grand intérêt, de l’ouvrage. Il y a en effet autre chose dans le litre de Tardieu. À travers les 360 pages de La dette de Louis XV, il s’emploie à nous montrer ce que nous étions alors comme peuple, au seuil de quoi nous nous trouvions et ce que le Général, en tant que chef d’un État puissant et nous devant politiquement beaucoup, envisageait comme étant l’horizon de nos possibilités politiques. Il dépeint aussi l’importance d’un personnage immense, libérateur de la France de l’infamie nazie, et montre à quel point ce dernier s’était entiché de nous. Il montre ce que la vision gaulliste pouvait et peut encore pour le Québec. Le Général, en 1967, avait été un révélateur puissant quant à l’avenir souhaitable du Québec. Il est aujourd’hui, à travers les mots de Tardieu, le révélateur de notre décadence culturelle et politique, de notre potentiel gaspillé.

Tardieu parle du Québec, de son histoire, de l’épisode De Gaulle avec plus de passion, de verve, de puissance et de triomphe que nous en sommes capables nous-mêmes, même dans les cercles nationalistes et patriotiques. Quand donc le Québec produira-t-il un livre à saveur historique avec autant d’aplomb, d’assurance, de franchise et d’honnêteté dans son propos? Quand donc nos dirigeants souverainistes seront-ils capables de parler du Québec, de sa grandeur et de ses misères, avec l’énergie de Tardieu qui parle de De Gaulle, et avec la droiture et la stature qui furent celles du Général lorsqu’il prononçât les quatre mots qui lui valurent d’être dépeint, à la grandeur de la planète, comme un vieillard presque sénile en perte de contrôle face à son égo triomphant?

Ce moment me semble – hélas! – bien loin, à l’âge du triomphe des communicants apatrides formés dans les universités conquises par l’hégémonie idéologique de l’époque et contentes de l’être.

Bref, courez vous acheter ce livre. Buvez chaque page goulument, et tirez les leçons politiques fort nombreuses qui s’y trouvent de la part de deux français qui ont beaucoup à nous apprendre : Christophe Tardieu et le Général Charles de Gaulle.