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Je publiais lundi dernier dans le magazine français Causeur un papier cherchant à réfléchir la situation en Catalogne à la lumière de la sensibilité québécoise. On le sait, à l’image du Québec en 1995, la Catalogne a proposé à sa population le premier octobre dernier un référendum d’autodétermination, donc une consultation démocratique dont le résultat, doit-on le rappeler, n’a pas force de loi. Le procédé était interdit d’emblée par la constitution de l’État duquel la Catalogne désirait faire sécession, soit l’Espagne. Préoccupée davantage par le fait de conserver son intégralité territoriale, Madrid (Espagne) n’a pas fait grand cas de l’opinion publique et a envoyé sa guardia civil tenter, par la force, de saboter la consultation organisée par Barcelone (Catalogne). La réaction des penseurs conservateurs européens desquels moi et plusieurs compagnons de combat s’inspirons a été presque unanime : « les revendication catalanes ne sont pas légitimes, prenons parti pour l’unité de l’Espagne. » On croirait entendre nos fédéralistes purs et durs s’opposer à ce que la question de l’autodétermination du Québec soit même seulement débattue.

Comment ces amis des « petites nations », voulant défendre la survie des cultures nationales menacées, peuvent-ils s’opposer au projet Catalan? Très simplement, parce qu’ils sont conservateurs avant d’être révolutionnaires et que l’idée de briser un statu quo politique par la volonté d’un peuple leur semble une idée davantage suspecte qu’enthousiasmante. Ils peinent à envisager un conservatisme révolutionnaire, ou peut-être craignent-ils simplement la résonance de l’expression. Ils sont aussi préoccupés par la conservation d’un ordre politique libéral dont ils peinent parfois à voir les irrémédiables excès vers lesquels, en tant que régime politique hégémonique, il mène le monde. Ils grimacent à l’idée que l’on sorte des ornières qui lui sont propres afin de briser, au nom des revendications d’une minorité, un équilibre politique apparaissant comme raisonnable. Car il faut le rappeler, les Catalans sont minoritaires en Espagne… de la même manière que les Québécois sont minoritaires au Canada.

On en vient à se demander si ces intellectuels français ne finiront pas par littéralement s’opposer à la cause du Québec libre à force d’être conservateurs.

Heureusement pour nous, on peut espérer que leur horreur viscérale pour le multiculturalisme canadian et la violence dont ce dernier fait preuve à l’égard d’une nation française survivante l’emporte sur leurs suspicions face à un peuple cherchant à écrire son histoire selon ses volontés nationales.

Mais attention. S’il est faible de justifier son souverainisme par le rejet d’un Canada dirigé par un gouvernement conservateur, comme le font les gauchistes qui, aux élections suivantes, vont étreindre en larmoyant Justin Trudeau avec des feuilles d’érable tatouées sur les joues, il est aussi insuffisant, à mes yeux, de vouloir fonder un pays en se basant principalement sur notre opposition à un point de constitution, même si ce dernier, dans le cas du multiculturalisme et de la Charte canadienne des Droits fait par essence grand tort à la nation québécoise. Mais cela ne saurait justifier un branle-bas de combat aussi immense que la sécession du Québec de la fédération canadienne. La seule raison qui justifie un tel dérangement : le désir de vivre des Québécois. Oui, pour reprendre les termes du philosophe et docteur en droit Christian Saint-Germain, il ne faut pas chercher midi à quatorze heure, l’indépendantisme québécois est une question de survivance ethnique, point à la ligne.

Que souhaite-t-on, conservateurs d’aujourd’hui, justement conserver? Sommes-nous attachés au statu quo, esclaves de l’histoire, incapables de nous projeter dans celle-ci et de prétendre avoir quelque emprise sur elle? Cette tendance à baisser les bras devant le contexte, à préférer attendre, est malheureusement une grande faiblesse du nationalisme conservateur québécois actuel. Cela, j’en conviens, peut sembler paradoxal d’en appeler à un conservatisme révolutionnaire alors que nous nous opposons sans cesse au progressisme démiurgique et à son obsession de vouloir contrôler totalement le sens de l’histoire. Il faut cependant se rendre à l’évidence. Ce que nous cherchons à conserver, c’est nous-mêmes. Nous croyons qu’un État-nation effectivement souverain est ce qui permettra de nous conserver collectivement.

Pour arriver à notre fin, aussi dédaigneusement puisse-t-on parfois regarder les révolutions et les révolutionnaires, il faudra être prêts à tout chambouler, à sortir du cadre qui s’impose à nous, à créer du neuf, à donner naissance à quelque chose de grand dans un contexte qui nous est fondamentalement hostile. Il nous faudra repenser notre rapport au sacro-saint libéralisme, voir les limites qu’il nous pose avec son droit international, ses bonnes intentions, son amour immodéré de la procédure pour empêcher la décision et sa tendance à l’autoritarisme lorsqu’il n’aime pas ce qui se passe. Bref, il nous faudra comprendre en quoi il agit comme un inhibiteur qui nous englue plus qu’il ne nous libère.

Peut-être que de se livrer pieds et poings liés à son imposture, presque honteux d’exister, en proposant timidement la peut-être tenue d’un référendum n’engageant, de toute manière les autorités en rien, dans 10 ans (peut-être, si le contexte est bon!) et en s’imaginant que notre souveraineté deviendrait effective comme par magie grâce à la bonne volonté politique des autres grandes démocraties libérales du monde relève d’un désir inconscient de perdre, ou en tout cas d’une incapacité à comprendre comment on établi un véritable rapport de force en politique effective, et non en politique fantasmée.