Dupuis-Déri manifestant

C’est avec intérêt et excitation que j’ai entrepris récemment la lecture du plus récent ouvrage de Francis Dupuis-Déri (FDD), professeur de science politique à l’UQÀM : L’anarchie expliquée à mon père. Je dois m’en confesser : j’entretiens un a priori défavorable face à l’anarchie lorsqu’elle nourrit des ambitions politiques. Cette attitude me semble éminemment anti-anarchique en soi, et donc un peu hypocrite. Cet a priori, loin de me faire redouter ma lecture, l’a plutôt motivée. Permettez-moi donc un billet non en lien avec quelque actualité que ce soit autre que ma lecture de cet ouvrage. Dans les prochaines lignes, j’exposerai le problème majeur dont l’anarchie me semble souffrir et qui s’est confirmé suite à ma lecture des 100 premières pages du livre de FDD. J’espère que l’auteur saura me proposer un chemin intellectuel satisfaisant pour réussir à cesser de voir en ce problème la matière première parfaite pour discréditer complètement l’anarchisme en tant que système cohérent. Je dois aussi, avant d’aller plus loin, confesser autre chose dans ma relation à l’anarchisme : je n’y connais à peu près rien. Je n’en entends parler que de façon très partisane par des gens qui y sont extrêmement favorables ou, inversement, extrêmement défavorables. Ce livre est donc le premier que je lis vraiment à ce sujet.

La nature humaine

Le paradoxe fondamental que je crois percevoir dans l’univers des penseurs anarchiques est celui concernant la nature humaine. L’homme est-il fondamentalement bon ou mauvais? L’auteur présente d’une part le mouvement anarchique et les théories qui le sous-tendent comme ayant une vision fondamentalement positive et optimiste de la nature humaine. L’anarchisme politique, selon l’auteur, considère que l’homme n’a nullement besoin d’une autorité supérieure à lui pour le contrôler. Il décrit, citations d’auteurs à l’appui, combien l’anarchie engendre la solidarité et l’égalité entre les individus et combien son contraire, la hiérarchie, engendre violence, compétition et individualisme. Il présente aussi le libéralisme, à l’inverse de l’anarchisme, comme outil théorique s’employant au maintient de la hiérarchisation des rapports entre les Hommes via le capitalisme et la promotion de la démocratie libérale. Le libéralisme présenterait donc une vision pessimiste de l’humain. Ce dernier serait fondamentalement égoïste et mauvais et aurait besoin de la hiérarchie qui se concrétise grâce au mariage entre l’état démocratique et le capitalisme. L’aristocratie élective ainsi créée par ce mariage assure la paix en instaurant une classe dominante, une élite qui contrôle les bas instincts du peuple. D’autre part et paradoxalement, l’anarchisme tel que présenté par FDD décrit aussi l’homme comme enclin à l’égoïsme et à l’individualisme lorsqu’il est mis en position d’autorité et de domination. La question se pose donc : l’humain est-il bon ou mauvais aux yeux des anarchistes? La question est importante et fondamentale pour l’édifice théorique qui sous-tend leur militantisme

Pour se sortir de cette apparente impasse conceptuelle, on fera appel, sans la désigner ainsi, à une approche constructiviste radicale du comportement humain : il n’y a pas de nature humaine puisque les comportements sont des construits sociaux. Nul besoin, donc, de se demander si l’homme est naturellement bon ou mauvais, puisque l’idée de nature humaine est en soi sans fondement. L’Homme devient l’un ou l’autre. L’Homme mauvais (égoïste, guerrier, violent) est le produit de la hiérarchie et de son contact avec une position de dominant. La hiérarchie est donc le problème originel, et en l’éliminant, on rend à l’homme sa bonté.

Séduisant.

Il me semble pourtant y avoir dans cette esquisse de l’anarchisme quelques problèmes assez importants auxquels, pour l’instant, l’auteur ne répond pas. Tout d’abord, le constructivisme radical ne me semble pas permettre de réellement éliminer le problème de la nature humaine paradoxale inhérente aux théories anarchistes. Si l’Homme DEVIENT égoïste, guerrier, violent, possessif lorsqu’il atteint une position hiérarchiquement dominante, qu’était-il donc AVANT, c’est-à-dire à l’état de nature, atomisé, en tant qu’Homme parmi les Hommes? Rien?

Le darwinisme social selon lequel seuls les plus forts survivent et se reproduisent suppose une hiérarchie naturelle. Cette approche est fortement critiqué par Kropotkine, l’éminent écrivain anarchiste russe. Jusqu’ici règne la cohérence. Pourtant, FDD évoque, dans les pages de son ouvrage, qu’une lecture de Darwin nous permet d’en fait noter que ce dernier observait bien plus l’entraide que la force brute individuelle comme facteur de réussite dans la nature et la société. Darwin et Kropotkine seraient donc en réalité d’accord. L’observation objective de la nature nous permettait de constater que la hiérarchie est créée, car au début régnait l’anarchie et la justice qui en découle naturellement. L’état de nature est donc anarchique et favorise de ce fait l’entraide, la solidarité et la paix. L’arrivée de la hiérarchie aurait tout gâché, pour le dire un peu grossièrement, en s’opposant au naturel.

L’état de nature revient donc dans le portrait… On ne s’en sort pas vraiment. Il n’y aurait pas de tendance naturelle vers la bonté ou la malice. La nature humaine serait d’être influencé par ce qui nous entoure, par le contexte dans lequel on évolue. Mais qu’est donc ce contexte? D’où vient-il? Si le contexte originel était l’anarchie, d’où émane cette hiérarchie qui n’est pas naturelle? Pourquoi l’égalité fondamentale qui laissait les vivants s’entraider a-t-elle fait place à l’inégalité, à la hiérarchie?

FDD explique qu’elle vient des dominants qui, par leur statut de dominants, sont transformés en malicieux humains cherchant à entretenir l’organisation sociale qui les avantage. Cette réponse m’insatisfait. Tout d’abord parce qu’on se met ici à distinguer, à hiérarchiser les Hommes en dépeignant négativement le dominant.

Et puis d’où diable viennent ces dominants s’ils sont de purs construits sociaux? J’ai l’impression d’être un chien qui court après sa queue face à ce loophole. Si on admet que des gens naissent dominants, par exemple qu’un Homo Erectus était plus fort que les autres et qu’ainsi s’est installée la hiérarchie, alimentée par ce mâle alpha originel, on reconnaît alors une tendance naturelle des hommes à la hiérarchisation. Les individus ne naissant pas identiques – donc pas égaux – la hiérarchie émanerait de différences innées. Ne vient-on pas de balancer aux ordures l’idée selon laquelle l’homme malicieux est rendu malicieux par pure construction sociale? Le dominant de naissance voudra dominer et nulle égalité originelle idyllique n’existe. La hiérarchie apparaîtrait donc toute seule, comme une grande, naturellement…

Mais donnons une chance au coureur. Admettons un instant que les Hommes sont, à la première seconde de leur existence, d’une égalité absolue. Que tout le reste est socialement construit. Les inégalités, la guerre, l’égoïsme sont de purs produits d’une société qui corrompt les individus qui y vivent. Passons outre le fait que s’ils sont corrompus, c’est qu’existerait donc un état de nature bienveillant qui, conséquemment, rend aberrante l’idée de l’apparition de la hiérarchie dans les sociétés. Admettons quand même cette égalité absolue des individus à la naissance. Que le militantisme anarchique est en fait un désir de revenir aux sources de ce qu’est l’homme social : égalitaire, solidaire, pacifique.

Contre quoi lutte-t-on pour rétablir cette absolue égalité? Contre qui? Contre les dominants qui perpétuent la hiérarchie.

Bien.

Comment les débarrasser de leur égoïsme? En éliminant la hiérarchie et, du même coup, leur état de dominants.

Bien. Très bien.

Ne faudra-t-il pas user d’une certaine forme de coercition pour arriver à cette fin? Bien sûr, puisque le dominant est rendu égoïste par sa position. Il faut le soumettre à notre autorité.

Ouf. On s’éloigne vite de l’idéal de liberté et d’absence de force coercitive prônée par la théorie.

Cette coercition, comment la justifier, alors? On pourra dire qu’elle n’est qu’un moyen, transitoire, d’établir un mieux, ce mieux étant l’anarchie.

Superbe.

Nous avons donc, pour justifier une lutte, une supériorité morale intrinsèque à notre état de soumis. On dirait de l’élitisme. Nous devrons dominer les dominants pour déconstruire leur hiérarchie, et notre supériorité morale le justifie.

Si le comportement de l’Homme est socialement construit et qu’une position de dominant engendre des individus égoïstes et cherchant à perpétuer cet état de fait, par quel miracle les anarchistes échapperaient-ils à cette tendance? On ne m’a encore fourni aucune réponse à ce sujet.

Revenons à la fameuse nature humaine. Est-elle bonne ou mauvaise? On ne s’est toujours pas débarrassé du paradoxe, même avec le constructivisme radical. On fini, invariablement, à soupçonner à l’humain une tendance naturelle à quelque chose. Que cela soit influencé par le contexte n’a en fait que peu d’importance au fond. L’incarnation charnelle et physique d’Homo Sapiens lui insuffle un certain état de nature. La page blanche n’existe pas. Un certain nombre de nos comportements sont appris, mais nous naissons avec certaines prédispositions.

L’anarchisme face au réel : amplification des incohérences

Il faut donc lutter, militer pour notre cause. À l’échelle plus large de la société, la lutte anarchiste se heurte vite à son paradoxe concernant la nature humaine. À l’échelle plus restreinte des groupes anarchistes, le portrait ne me semble pour l’instant guère plus reluisant. Il faut d’abord prendre toute une série de mesures, lorsqu’on s’incarne en communauté anarchiste, pour que jamais ne s’installe de hiérarchie et que jamais personne ne se sente assez dominant pour la faire apparaître et la nourrir. Dupuis-Déri explique exactement cela dans les 100 premières pages de son ouvrage : il faut des règles, des mesures pour se prémunir contre l’apparition de la hiérarchie dans les groupes anarchistes. Pourquoi tant devoir s’en prémunir si l’homme tend à l’entraide? Serait-il alors naturellement mauvais? Serait-il naturellement porté à la hiérarchisation lorsqu’il se rassemble en communauté? Que deviennent soudainement les présomptions de bonté humaine naturelle qui servent à justifier et légitimer l’incarnation militante de l’anarchisme?

Le simple fait d’entreprendre une lutte anarchiste me semble en soi en totale contradiction avec la définition fondamentale de l’anarchie, même lorsqu’on la vide de toute connotation négative et qu’on la rempli de bons sentiments, qu’on la présente comme s’opposant aux « élections piège à cons » et voulant redonner au peuple le pouvoir qu’il a délégué aux dominants et à l’élite qui agissent par égoïsme et pour perpétuer leur domination sur les soumis. En effet, ce passage de l’anarchisme au réel et aux luttes de terrain me semble relever d’un tour de force mental vraiment déconcertant.

Un désir de domination drapé de vertu?

Je crains qu’encore une fois, les réalistes aient raison lorsqu’ils établissent qu’il ne faut pas chercher plus loin, même dans l’action politique des gens qui affichent les plus nobles intentions, qu’une tentative d’installer un ordre des choses qui soit dans leur intérêt et dans l’intérêt des dominants du groupe auquel ils appartiennent. Les anarchistes ne semblent pas échapper à cette tendance. Sous leur appel à l’égalité et la solidarité se cache en fait un élitisme autre que celui actuellement en place, mais un élitisme tout de même, et un besoin de domination de « ceux qui ne savent pas » pour arriver à leur fin. Ce besoin entre en contradiction complète avec les bases mêmes de leur univers théorique.

Francis Dupuis-Déri a encore 150 pages pour m’expliquer en quoi mon scepticisme n’a pas lieu d’être. Je retourne à ma lecture.

RÉFÉRENCE

DUPUIS-DÉRI, Francis. L’anarchie expliquée à mon père. Lux Éditeur, coll. Instinct de Liberté, Montréal, 2014, 244 pages.