Le narcissisme pénitentiel

Fuck toute

Le narcissisme pénitentiel, expression que j’emprunte à Alain Finkielkraut dans son ouvrage L’identité malheureuse, correspond à un phénomène typique de notre civilisation hypermoderne dont les manifestations sont très variées mais se résument toutes à peu près au plaisir narcissique qu’on éprouve lorsqu’on considère avec dédain la société qui nous a engendré.

Ce phénomène ne cesse de me fasciner, et il est le symptôme je crois d’un grand mal de notre temps, un mal paralysant, une douleur sourde qui pourrait bien jouer un rôle important dans notre incapacité à affronter le futur en tant qu’humanité. Explorons brièvement le raisonnement menant à cet étrange plaisir. C’est un raisonnement de repentir prenant source dans cette « morale du ressentiment » dont parle Nietzsche dans sa Généalogie de la morale.

Les agneaux gardent rancune aux grands rapaces, rien de surprenant : mais ce n’est point là une raison pour en vouloir aux grands rapaces d’attraper les petits agneaux. Mais si ces agneaux se disent entre eux : « Ces rapaces sont méchants ; et celui qui est aussi peu rapace que possible, qui en est plutôt le contraire, un agneau, celui-là ne serait-il pas bon ? » , alors il n’y a rien à redire à cette construction d’un idéal, même si les rapaces doivent voir cela d’un œil un peu moqueur et se dire peut-être : « nous, nous ne leur gardons nullement rancune, à ces bons agneaux, et même nous les aimons : rien n’est moins goûteux qu’un tendre agneau. » Exiger de la force qu’elle ne se manifeste pas comme force, qu’elle ne soit pas volonté de domination, volonté de terrasser, volonté de maîtrise, soif d’ennemis, de résistances et de triomphes, c’est tout aussi absurde que d’exiger de la faiblesse qu’elle se manifeste comme force.

Ce ressentiment du faible envers le fort basé sur la supériorité morale des agneaux sur les rapaces est fréquemment rencontré dans la Bible et est un des fondements du Nouveau Testament et de la morale judéo-chrétienne, morale qui, rappelons-le, est à la base de notre société occidentale. Un problème se pose très rapidement pour qui possède cet héritage civilisationnel : sa posture est celle d’un dominant, celle du rapace de Nietzsche, mais un dominant avec une morale d’agneau. L’Occidental se voit donc confronté à un paradoxe existentiel qu’il devra négocier du mieux qu’il le peut.

La première étape consiste en une prise de conscience de la contradiction de fond entre la situation civilisationnelle dont il hérite à la naissance et les impératifs moraux qui viennent avec la culture qui y est associée. À partir de là, un éventail de possibilités se dessinent. La puissance et la profondeur de notre héritage chrétien et des convictions morales qu’il a imprégnées en nous nous incite à garder notre morale d’agneau et à devenir conséquemment un rapace qui méprise plus ou moins sa nature. On se réjouira d’emblée de ce choix, les individus affranchis totalement de la morale des agneaux et devenus d’assumés rapaces dont se rappelle l’histoire donnent plutôt froid dans le dos. Un certain équilibre peut résulter de l’acceptation de ce paradoxe. Une erreur est par contre souvent faite à cette étape du cheminement : celle de rester dans le comfortable et séduisant monde des idéaux et choisir de se conformer, dans un esprit de pureté, à une morale d’agneau immodérée. Le monde ne serait-il pas meilleur si tous et chacun devenions des agneaux? L’enthousiasme découlant de ce rêve est difficile à contenir.

L’heure de la tempérance me semble toutefois venue, et avec elle un brutal retour les deux pieds sur terre. On nait membre d’une société dominante d’abord, et on apprend les valeurs judéo-chrétiennes ensuite. C’est l’immuable ordre des choses. Il est donc plus facile de choisir de déconstruire le système de valeur qu’on a appris que de se débarrasser de la posture de « membre d’une société dominante » qui nous tombe dessus à la naissance. C’est pourtant ce qu’essaient de faire ceux qui choisissent la morale de l’agneau et le mépris du rapace qu’elle implique en s’adonnant au narcissisme pénitentiel. Le succès relatif de l’Occident devient alors le résultat des comportements immoraux des rapaces que nous sommes collectivement. Les pires tares sont collées sur cet héritage maudit qu’on refuse de cautionner par devoir moral. Mais cet héritage est le nôtre. Cette société nous a engendrés, formés, permis de réfléchir, d’exister et de nous exprimer. Peu nous chaut. Les tentations patricides deviennent irrépressibles pour celui qui refuse le paradoxal compromis au profit de la pureté morale.

Tous les ingrédients sont réunis pour une société à tendance psychotique et autodestructrice. Nous, rapaces condamnés à être rapaces, ne réussirons à aimer l’autre qu’à travers la jouissance que nous procure notre détestation de nous-même. Comment alors aspirer à accueillir cet autre? Notre amour du libéralisme culturel, du communautarisme qui vient avec et de la peur pathologique de devenir immoraux (racistes, xénophobes, intolérants, chauvins) en ayant quelque once de considération pour la société qui nous a engendré, à laquelle nous appartenons et que nous voulons la plus invisible possible nous empêchent au final d’entrer en contact avec l’autre. Cette solitude est d’une tristesse absolue. Au nom du bien, de la vertu, nous nous condamnons nous-même à une lente agonie et à être notre propre fantôme. Au lieu de travailler avec enthousiasme au progrès du genre humain dont nos moyens et notre situation nous rendent capables, nous préférons nous saborder. Tout cela est à fendre l’âme…